Vendre au fil des évaluations

Les débuts ont été épiques. C’était il y a trois ans, Didier Walter était alors mécanicien auto. Il se rendait ça et là au gré des demandes pour changer les têtes de delco ou refaire les niveaux mais surtout, il vendait à ses clients des treuils pour véhicules 4×4.
« J’en ai tellement vendu », se souvient-il, « que mon fournisseur, Dema-Vertrieb en Allemagne, m’a proposé de m’associer avec lui pour vendre ses produits via eBay France. J’ai réfléchi et en juillet, j’ai changé de métier. » Appelant à l’aide sa femme, Marie, nettement plus à l’aise avec l’informatique, Didier a posté ses premières annonces, calquées sur celles de son fournisseur allemand, et commencé les trajets quotidiens vers Nuremberg, l’entrepôt de Dema-Vertrieb.
Lorsque les premiers colis ont commencé à envahir la terrasse de leur maison à Rittershoffen, Didier et Marie, cinquantenaires tous les deux, ont compris qu’ils allaient devoir rapidement trouver un autre local, Dema-France était né.

Une menace permanente

« Il nous fallait absolument 50 évaluations positives en provenance des clients pour que nous puissions créer notre espace sur eBay », se souvient Marie. « Quand on part de rien, ce n’est pas évident ! D’autant que nous avions tout à apprendre, nous nous sommes trompés sur les prix, sur les marges, sur les frais de port… Et j’étais très angoissée par les premières évaluations. Nous n’avions pas droit à l’erreur. »
Ces évaluations, mesure directe de la satisfaction des consommateurs, Marie ne se doutait pas à l’époque qu’elles allaient former une menace permanente sur son entreprise et sur ses nerfs.
Installée dans de spacieux locaux à Schweighouse-sur-Moder depuis fin 2007, Dema-France s’apprête à fêter son 3e million d’euros de chiffre d’affaires après 14 mois d’existence en même temps que sa 10 000e évaluation. Dema-France sur eBay affiche 99,5% d’évaluations positives et pourtant, Marie ressent chaque évaluation négative comme si l’acheteur lui plantait un poignard dans le dos.
« C’est très stressant ce système », explique Marie. « Car au moindre problème, seul devant son écran, le client se lâche littéralement sans qu’on ait une chance de lui répondre. On échange les produits défectueux, on réexplique les notices pas assez claires, on essaie d’être le plus précis possible dans les descriptions de nos produits mais il y en a toujours pour qui ça ne suffit pas. » Sur l’écran, Marie parcourt le fil des commentaires négatifs comme s’il s’agissait d’une liste de fautes professionnelles : « Regardez celui-là, il nous accuse de ne pas lui répondre mais il envoie son email le vendredi à 20h ! »
« Mais c’est le jeu !, » se reprend Marie. « Vendre sur eBay présente de multiples avantages mais on doit accepter les règles d’un commerce à l’américaine, le client a toujours raison. »

eBay tente de faire le ménage

Depuis sa création, eBay a été une mesure parallèle de la diffusion de l’Internet dans la société. Capable de mettre en relation vendeurs et acheteurs du monde entier, le site s’est naturellement trouvé en première ligne pour les ventes de produits illicites : il y a eu la vente d’un rein humain en 1999, arrêtée lorsque l’annonce avait atteint 5,7 millions de dollars, puis un couple avait tenté de vendre un bébé, et il a fallu l’intervention de la justice pour que le site américain retire définitivement de ses listes les objets issus du nazisme en 2001.

Une crédibilité essentielle, mais sans cesse remise en cause

Aujourd’hui, les problèmes d’eBay proviennent de sa structure mondiale: le site est alimenté par une myriade de produits venus d’Asie, proposés à des prix défiant toute concurrence, parfois à moins de 1 euro, mais souvent contrefaits ou s’affranchissant allègrement des règles et des droits afférents à leur importation en France.
Regroupés à Berlin et à Dublin pour l’Europe, les services de sécurité d’eBay se fient à la communauté des utilisateurs comme premiers filtres contre les fraudeurs et les indésirables. « Nous croyons que les gens sont foncièrement honnêtes », répète Elisabeth Lunven, responsable des relations clients d’eBay pour la France. « En réponse à une fraude internationale et très organisée, nous avons des équipes de spécialistes sur les principales marques, ainsi qu’un programme d’alerte de nos services utilisables par les propriétaires des marques. »
Des efforts qui n’ont pas toujours convaincu, des grandes marques du luxe ont intenté des procès contre eBay qu’elles ont gagnés : eBay France a été condamné à 20 000 € de dommages et intérêts contre Hermès en juin 2008 et à 40 000€ contre LVMH toujours en juin 2008. Ebay a fait appel de ces deux décisions du tribunal de commerce de Paris, car le site se considère comme un simple hébergeur et reporte les responsabilités sur les vendeurs et les acheteurs.
Mais ces épisodes judiciaires entachent la crédibilité d’eBay, également soupçonné de servir de débouché pour les ventes de commerçants, déguisés en particuliers sur le site afin d’échapper aux taxes sur le commerce. Le CBA, un syndicat professionnel d’antiquaires, a ainsi assigné eBay devant le tribunal de commerce de Paris en l’accusant d’encourager le travail dissimulé, protestant ainsi contre des activités de brocanteurs dépassant largement le cadre amateur. En janvier 2006, le tribunal de Mulhouse a condamné pour travail dissimulé un collectionneur qui avait vendu 470 objets sur eBay en deux ans.

Particuliers et professionnels

Depuis le printemps, eBay a donc mis en place une série de mesures pour instaurer une séparation claire entre particuliers et professionnels : les vendeurs étiquetés comme professionnels dans le site doivent vraiment l’être et fournir à eBay une copie de leur enregistrement auprès d’une chambre de commerce. Ils peuvent alors s’affranchir d’un plafond de vente maximal appliqué désormais aux particuliers. Et surtout, eBay a mis en place un système de notation des vendeurs par les acheteurs beaucoup plus sévère.
Mais l’application de cette nouvelle règle a expulsé quasiment sans préavis une partie des 35 000 vendeurs professionnels français. « On a demandé à connaître la méthode de calcul qui dicte qu’un vendeur doit être supprimé du site ou non mais eBay la garde secrète », explique Luc Marchal, président d’Erentole, une association de professionnels de la vente en ligne, créée à la suite de ces désinscriptions forcées. « Donc nous sommes supposés adosser nos entreprises à une plate-forme qui peut vous éjecter automatiquement… Ce n’est pas envisageable, c’est le règne de l’arbitraire. » Erentole est intervenue auprès d’eBay pour faire réintégrer 24 entreprises et pointe qu’il est très simple de créer de multiples comptes afin de noyer un vendeur sous des évaluations négatives.
Du côté d’eBay, on affirme tout mettre en oeuvre pour que la « place de marché la plus importante du monde » soit sûre et selon eBay, la fraude représenterait moins de 0,01% des transactions.

Les machines parlent aux machines…

Elles sont plus de six milliards aujourd’hui, elles seront 10 milliards en 2010 selon les estimations des spécialistes. Elles, ce sont les « machines communicantes », qu’on appelle ainsi, faute de mieux puisqu’il peut s’agir d’un capteur d’humidité, d’une caméra de surveillance, d’un ordinateur ou d’une puce de localisation géographique… Leur particularité : elles communiquent entre elles, toutes seules.
Par exemple, la machine-capteur d’inondation détecte une montée des eaux, elle appelle via le réseau des téléphones portables une machine-ordinateur et envoie une alerte. Cette dernière évalue l’information, la recoupe avec d’autres en provenance d’autres capteurs et se charge le cas échéant de lancer des processus (ouvrir une vanne, couper le courant…), d’appeler à son tour quelqu’un ou même d’avertir par sms une population entière pour éviter qu’elle ne se mouille les pieds…

Toutes ces technologies existent déjà

Ce n’est pas de la science-fiction, toutes ces technologies de mesures et de transmissions sont déjà bien rodées mais elles manquent encore un peu de standardisation. En bref, chaque capteur utilise encore souvent son propre langage. Mais les protocoles déployés sur l’Internet d’aujourd’hui (IPv6 notamment) et la convergence des réseaux vont permettre à tout ce petit monde de mieux se comprendre et donc, aux informations d’être croisées.
Pour France Télécom évidemment, l’enjeu est de taille. Selon les analystes du marché, le M2M (Machine to machine) pourrait représenter 10% du chiffre d’affaire des opérateurs en 2010, le marché mondial à cette date est estimé à 220 milliards d’euros.
Du coup, dans les vitrines des « Jardins de l’innovation » de France Télécom dans la banlieue sud de Paris, l’opérateur met en avant quelques exemples rendus possibles par la convergence des réseaux et des technologies : là, les tournées des camions-poubelles sont optimisées en fonction des niveaux de remplissage des conteneurs, ici, l’éclairage public est surveillé par caméras et chaque ampoule défectueuse est immédiatement repérée, etc. Ces opérations sont encore pionnières pour l’heure mais l’opérateur aimerait bien les généraliser. Les clients sont des collectivités territoriales évidemment mais également toutes les entreprises qui ont besoin de suivre, de loin, des sites distants.
Le but étant de proposer des solutions qui intègrent dans un même réseau, la vidéo-surveillance, la gestion des stocks, la sécurité et l’entretien des installations, etc.
Mais France Télécom entend bien proposer également aux particuliers ces services issus de la convergence dans un proche avenir, en se servant de la Livebox comme passerelle universelle (l’opérateur a réussi à en déployer près de six millions en France) et du téléphone portable comme outil d’accès à ces réseaux domestiques.
Les équipes du Technocentre de France Télécom (qu’on appelle désormais du nom plus chic d’« Orange Labs ») y travaillent encore mais les abonnés de l’opérateur pourront bientôt souscrire des abonnements pour leurs frigos par exemple, afin qu’ils puissent communiquer leurs contenus à celui qui est de corvée de courses, avant qu’il ne quitte son travail.

La justice s’informatise à pas comptés

En 1995, l’administration judiciaire en Alsace utilisait 25 ordinateurs. Aujourd’hui, plus de 1 400 postes informatiques sont installés dans les diverses juridictions alsaciennes. C’est dire le chemin qui a été parcouru en une douzaine d’années. Pourtant, l’administration judiciaire est toujours très en retard par rapport aux autres services de l’État.
- Dans son rapport sur l’exécution des peines, Jean-Luc Warsmann, président de la commission des lois à l’Assemblée, s’est ému de l’état d’obsolescence de l’informatique judiciaire. Ainsi la transmission des jugements au Casier judiciaire national prend en moyenne sept mois, car dans les tribunaux les fiches tardent à être saisies et s’empilent.

Vers un réseau sécurisé pour les échanges avec les avocats

Le projet « Cassiopée » a l’ambition de mettre en réseau toutes les données saisies par les greffiers pour améliorer la circulation de l’information au sein des juridictions, mais il est attendu depuis plusieurs années.
- Mais cette fois pourrait être la bonne. Après des années de volontarisme inégal selon les ressorts, la Chancellerie a donné l’impulsion et débloqué 65 millions d’euros pour l’équipement des tribunaux, une contrepartie à la cure d’amaigrissement imposée à l’administration.
- « En Alsace, tout était déjà prêt en janvier, explique le procureur-général Jacques Beaume. Nous sommes donc allés plus loin que les recommandations de la Chancellerie. Ainsi, pour les auditions filmées (lire ci-dessous), nous avons équipé chaque cabinet de l’instruction et chaque juge des enfants, plutôt qu’une caméra pour plusieurs juges. »
- Autre chantier en souffrance : le dialogue informatique entre la justice et ses partenaires, comme la police, la gendarmerie et les avocats. Par habitude, le papier est systématiquement choisi comme support pour la vaste majorité des échanges, même lorsqu’aucun caractère de formalité ou de confidentialité n’est requis, ce qui génère rapidement des volumes importants.
- « Nous sommes sur le point de mettre en place un réseau d’échanges sécurisé avec les avocats, détaille Jacques Beaume. Ce qui permettra au juge de demander des précisions en étant sûr que son courrier ne puisse pas être intercepté et aux avocats d’avoir accès à des pièces du dossier sans avoir à se déplacer. » Les conventions entre les greffes, les magistrats et les avocats pour permettre l’existence de ce « réseau privé virtuel avocats » (RPVA) sont prêtes mais bloquées par les barreaux, en protestation à la réforme de la carte judiciaire et à la notarisation d’une partie des procédures familiales.
- « A Strasbourg, un juge de la chambre civile et un juge aux affaires familiales ainsi que sept cabinets sont équipés, explique Me Christine Ruetsch, bâtonnier de l’ordre des avocats de Strasbourg. On débutera les tests dès qu’on aura le feu vert du conseil de l’ordre, peut-être la semaine prochaine. »
- Autre progrès, une partie des procédures sont maintenant numérisées, pour pouvoir être communiquées sous forme de CD aux avocats, en lieu et place des lourds cartons. Le tribunal de Saverne propose ses instructions sous cette forme depuis le dernier trimestre 2007, le reste de l’Alsace depuis début 2008.
- « Il faut avancer, bien sûr, mais rester vigilant, conclut Jacques Beaume. Nous n’avons pas eu de réflexion globale sur le travail en réseau, via l’informatique, dans notre administration, qui est très hiérarchique par nature et par tradition. Par ailleurs, la pièce a une valeur juridique. Les documents sont parfois protégés pénalement. Ce sont des handicaps que notre administration doit surmonter. »

Les médecins plaident non coupables

Plusieurs médecins s’apprêtent à passer devant le tribunal correctionnel de Strasbourg pour des qualifications allant de « l’infraction à la législation sur les substances vénéneuses » à « l’escroquerie » (voir DNA du 2 janvier 2008). En cause, des prescriptions, au-delà des doses maximales légales, de plaquettes de Subutex, un traitement de substitution à l’héroïne, à des toxicomanes qui les revendent ensuite dans la rue.
- « On en a marre de voir des médecins et des patients montrés du doigt, a expliqué hier à Strasbourg le Dr Claude Bronner, président du syndicat Espace généraliste et membre de la Commission nationale sur les produits stupéfiants. Le traitement de substitution est utile à la société et dans 80 % des cas, il est prescrit et utilisé à bon escient. »
- Reste que le Subutex est souvent retiré gratuitement dans les pharmacies par des personnes bénéficiant d’une couverture médicale universelle, mais qu’il se revend environ 20 € la plaquette dans la rue. Un trafic qui se fait, aux dépens de l’assurance maladie, notamment vers l’Allemagne où la législation est plus stricte.

Gratuit et revendu 20 €

Autre souci, une partie des médecins refusent de recevoir en consultation les toxicomanes, ce qui accroît la pression sur les praticiens les accueillant, une pression parfois difficilement supportable lorsque les patients vivent de ce trafic… La liste des médecins « compréhensifs » est de notoriété publique dans la rue.
- « Du coup, des confrères se retrouvent devant le Conseil de l’ordre et doivent s’expliquer devant des médecins qui n’ont jamais vu un toxicomane de leur vie, pointe le Dr Bronner. Il faut que ça cesse, c’est à l’assurance maladie d’empêcher les abus, pas aux médecins. »
- La pratique frauduleuse consiste à aller voir plusieurs médecins pour se faire prescrire à chaque fois la dose pour un mois. Un toxicomane sous traitement a ainsi expliqué comment il avait payé son loyer pendant six mois en profitant des faiblesses du système, avant de se faire arrêter par la police, dans la rue, en train de vendre quelques plaquettes.
- La Caisse primaire d’assurance maladie peut exiger qu’un « protocole de soins » soit mis en place pour obliger le toxicomane à n’être vu que par un seul médecin et ne pouvoir recevoir du Subutex que d’une seule officine. Mais il y a 5 260[[Chiffres pour l'année 2007, selon une étude de la caisse régionale d'assurance maladie, ne portant que sur les assurés du régime général.]] bénéficiaires de traitement de substitution en Alsace et cette procédure assez lourde ne peut être étendue à tous.
- « Beaucoup de nos patients sous substitution travaillent et mènent une vie normale, explique le Dr Bronner. La prise en charge que nous avons en France le leur permet et il ne faudrait pas qu’elle soit remise en cause parce que 5% des bénéficiaires ont des pratiques déviantes. »

FreeCycle.org, le recyclage planétaire et solidaire

C’est à Tucson, au sud de l’Arizona, où la nature s’impose par ses températures caniculaires et ses déserts arides, que Daron Beal a voulu prendre la société de consommation à contre-pied : pourquoi remplir les décharges d’objets qui pourraient servir à d’autres ?
- Employé dans une entreprise de recyclage, Daron Beal ne pouvait plus voir s’amonceler les ordinateurs de la génération précédente, obsolètes mais fonctionnels, les machines à laver, poussives mais toujours vaillantes, dans les décharges à ciel ouvert de la banlieue de Tucson. Il a bafouillé quelques lignes de code sur son ordinateur et en quelques minutes, il avait créé les bases d’une communauté qui compte aujourd’hui plus de quatre millions d’utilisateurs : [FreeCycle->http ://fr.freecycle.org].

Gratuité et proximité

- Le réseau, qui arrive timidement en Alsace, est basé sur deux principes : ce qui est proposé doit être gratuit et à proximité. Contrairement à eBay, site Internet d’enchères payantes qui cumule les annonces d’un réseau mondial d’utilisateurs, FreeCycle est constitué autour de comités locaux, afin que les utilisateurs puissent s’échanger, quasiment entre voisins, des objets de tous ordres, même volumineux, via une liste de diffusion par email. Il en existe environ 4500, dont un à Haguenau.
- « Ça ne marche pas fort, se désole Alexis Dresch, 23 ans, le créateur et l’animateur du groupe de Haguenau. Mais c’est ma faute, je ne prends pas suffisamment le temps d’animer le groupe… Je suis abonné aux messages du groupe de Lyon, 2000 membres, et les échanges y sont très intéressants. »
- « Tout le monde peut créer un groupe local, explique de son côté Laurence Heydel, en charge de FreeCycle France. On s’assure seulement de la validité des futurs animateurs : il faut qu’ils puissent s’exprimer dans un français correct, disposent d’un équipement informatique et d’une connexion permanente, afin de permettre une modération fluide des messages. »
- Car tous les messages envoyés sur les listes FreeCycle sont modérés, c’est à dire filtrés par un animateur du réseau, afin, explique Laurence Heydel, « d’enlever toute annonce qui ne respecte pas notre charte d’utilisation : échanges, mention d’un prix, ou produits interdits par la loi… »
« Les listes voient passer vraiment de tout, précise Laurence Heydel. Ça va des matériaux de construction aux pièces de collection… Les gens envoient sur les listes tout ce qui peut encore servir. Pour certains, ces objets correspondent à un besoin exact. »
Finalement, FreeCycle détourne et reconnecte le lien basique entre une offre et une demande, au profit des utilisateurs… et de la planète.

Les batailles des étiquettes

Les multiples allées du Cora de Mundolsheim près de Strasbourg sont toutes ornées de voyantes affichettes répétant un mot : « prix ». Sur les 14 000 m² que compte l’hypermarché, il n’est question que de ça, y compris lors de rappels sonores à intervalles réguliers. Et pourtant, peu de clients sont vraiment au fait du coût de chaque article mais tous constatent, lors du passage à la caisse, l’inflation de leur facture totale.

« Je ne sais pas vraiment d’où viennent les écarts, c’est impossible de connaître le bon prix »

« J’ai beau m’attacher à éviter les marques et choisir des produits du distributeur, moins chers, explique Yolande, retraitée de l’enseignement de Pfulgriesheim, le coût total de mon chariot augmente régulièrement. Je ne sais pas vraiment d’où viennent les écarts, c’est impossible de connaître le bon prix de chaque article… »
- Un peu plus loin, Chantal, retraitée également, ancienne mère au foyer, se décrit elle comme une « vétérane de courses. » Le prix que doit coûter chaque produit inscrit sur sa liste des indispensables lui est connu : « Depuis décembre, j’ai pu noter qu’une série de produits augmentent leurs prix très légèrement mais régulièrement. Le paquet d’oeufs que j’achète à chaque fois par exemple, était vendu 90 centimes la semaine dernière. 1,09€ aujourd’hui! Pour faire des économies, je change de magasin en fonction de ce que je cherche : alcool, viande… Et les légumes viennent du jardin. Heureusement que j’ai du temps. »
- Près des armoires vitrées des produits surgelés, un petit groupe de personnes âgées tiennent un conciliabule au milieu d’une allée : « La baguette, je l’achète ailleurs, explique Liliane de La Wantzenau à Jacques et Paul. Je la trouve à 38 centimes et très bonne. Mais on ne peut pas jongler avec les prix constamment. La plupart des produits qui augmentent, on en a besoin tous les jours. Il faut bien manger ! »
- Pressée, Marie-Élodie, 26 ans, prépare quelques légumes pour la pesée. « Normalement, je fais mes courses en Allemagne, explique cette esthéticienne de Geispolsheim, mais aujourd’hui, je n’avais pas le temps. Traverser la frontière me permet d’économiser quand même 20€ sur mon chariot d’environ 80€… »
- Elle n’est pas la seule. De l’autre côté du Rhin, à Kehl, les plaques d’immatriculation alsaciennes rivalisent avec les allemandes sur le parking de Kaufland. A l’intérieur du magasin pourtant, il n’est question que de prix, reproduits en gros sur de multiples affichettes vert fluo.

«Au bout d’un moment, on ne peut plus économiser sur tout»

Romuald et Priscillia, un jeune couple de Lipsheim, restent dubitatifs devant les étalages des différentes variétés de pommes, environ cinquante centimes moins chères au kilo qu’en France. « Ce sont des amis qui nous ont conseillés de venir en Allemagne, disent-ils. On a pris cette décision après avoir constaté que les montants de nos courses ne cessaient d’augmenter, je garde tous les tickets, je vérifie tout. Au bout d’un moment, on ne peut plus économiser sur tout… C’est la deuxième fois aujourd’hui que nous venons, on fera le bilan plus tard. »
- « Je ne comprends pas l’allemand, précise Mireille, jeune maman d’Hochfelden, mais je retrouve les mêmes marques alors je me débrouille. C’est une première pour moi, chaque chariot me coûte déjà 250€, un coût en augmentation constante, quelque soient mes efforts sur les choix des produits… Ici, j’ai calculé que j’économise 9 centimes sur chaque couche de ma petite dernière, qui en utilise six à huit par jour… Ça vaut les efforts pour contourner les difficultés de compréhension ! »

Le Neuhof à mille lieues de la ville

Au sud de Strasbourg, traverser la « route de Neuhof » signifie quitter la ville. Tout à coup, le tissu urbain s’efface. A la place, une succession de barres d’immeubles et de pelouses écrasent le passant par leur horizontalité oppressante. Il n’y a plus de cafés, ni de commerces, juste des rideaux métalliques abaissés, des abris pour poubelles noircis et des entrées sombres. Tout à coup, on est entré dans « le quartier » du Neuhof.
- Alors que la secrétaire d’État Fadela Amara s’apprête à lancer le plan « Espoir banlieue » et près de trente ans après le premier plan de ce type, le Neuhof est toujours un quartier à part, éloigné de tout.

Déjà « quartier prioritaire » il y a trente ans

« Le Neuhof faisait déjà parti des 16 quartiers prioritaires du plan « Habitat et vie sociale » lancé en 1979 », se souvient Lucette Tisserand, permanente de l’association de quartier Agate, qui n’attend pas grand-chose du plan Amara. Les plans se sont succédé (ZUS, ZRU, ZFU, GPU…), rappelle-t-elle, jusqu’au dernier, le Grand projet de ville (GPV) de Lionel Jospin en 1999. A chaque fois, nous avons présenté des projets populaires d’urbanisme avec la volonté de rattacher le quartier au reste de la ville et à chaque fois, ces plans n’en ont tenu aucun compte. Résultat : nous sommes toujours au bout du monde. »
- Il est 10 heures du matin et des équipes d’entretien s’affairent à ramasser les déchets jetés des étages sur les pelouses, à recouvrir les tags « NHF67 » qui surgissent sur chaque façade. Ils sont là tous les matins. Des enfants jouent au foot sur une placette, à l’ombre d’une barre particulièrement imposante appelée « la demi-lune ». « Je ne comprends pas comment on en est arrivé à un tel délabrement, raconte Eve Meckes, habitante du Neuhof depuis plus de 30 ans. Dans mon immeuble avant, il y avait des miroirs dans l’entrée, de la moquette… Maintenant, tout est moche et sale et je suis trop âgée pour déménager. Heureusement que mes fenêtres donnent de l’autre côté, ça m’évite d’avoir des problèmes… »
- Car, sur la sinistre place de Hautefort trônent des groupes d’individus peu amènes. Ils assurent une présence continue 24 h sur 24, connaissent tous les habitants du quartier. Ceux qui n’en sont pas, sont soit des acheteurs de la drogue qu’ils vendent, soit des policiers.
- « Ce qui rend notre quartier particulier est la tolérance pour ces comportements hors la loi, pointe Lucette Tisserand. Dans quel autre quartier de la ville accepte-t-on que des déchets soient jetés hors des poubelles ? Pourquoi nos immeubles ne sont pas joliment bâtis avec des briques, comme partout ailleurs ? Pourquoi tout est toujours différent pour nous ? »

20 000 habitants, 11 000 logés en habitat social

Le Neuhof oscille autour de 20 000 habitants, dont 11 000 sont logés grâce à l’habitat social. Un habitant sur cinq bénéficie du RMI. Sur les quelque 4 000 jeunes, les associations d’aide à l’insertion estiment que 40 à 50% sont au chômage. Des chiffres qui font dire à Khoutir Khechab, directeur du centre socioculturel, que la priorité doit aller à l’emploi : « Quand Fadela parle de créer des emplois pour nos jeunes, elle cible le principal problème, à condition qu’il s’agisse de vrais emplois. Mais surtout, le quartier a besoin d’une vision d’ensemble : les plans successifs ont bâti un millefeuille de mesures ou d’aides à l’insertion mais qui ne mènent nulle part. »
- A côté du centre socioculturel, des maisonnettes achèvent d’être construites. Des toits en tuiles, deux étages maximum, elles tranchent avec la déprimante architecture locale et sont dues au GPV. Un peu plus loin, les immeubles délabrés du Ballersdorf sont promis à la destruction, une autre disposition prévue par le GPV.
- « Et avec l’arrivée du tram, le Neuhof change, veut croire Khoutir Khechab. Le cadre de vie sera meilleur, la liaison avec la ville sera meilleure… Tout doit maintenant être fait pour favoriser la mixité sociale et créer une vie économique de proximité. Le Neuhof doit cesser d’être un dortoir pour des populations en souffrance. »

Le nouveau juge délégué aux victimes embarrasse magistrats et avocats

Les magistrats sont bien embêtés. Voilà qu’un décret du ministère de la Justice leur ajoute une nouvelle fonction : juge délégué aux victimes (Judevi), avec pour mission de veiller « à la prise en compte des droits reconnus par la loi aux victimes ».
- Théoriquement, ces juges sont installés dans chaque tribunal de grande instance depuis le 2 janvier. Ils peuvent être saisis par les victimes d’infractions pénales, par exemple lorsque des condamnés n’ont pas payé les indemnisations prévues, ou pour compléter les dispositions d’un sursis de mise à l’épreuve.
- Mais dans la pratique, la situation est plus contrastée dans les juridictions, car cette nouvelle fonction embarrasse les magistrats et leur hiérarchie.
- « Les victimes peuvent nous saisir, mais pour faire quoi ? », pointe Cécile Garnier, qui en tant que future présidente de la commission d’indemnisation des victimes d’infractions (Civi) sera automatiquement Judevi à Mulhouse en février. « Si mon rôle est d’alerter le juge d’application des peines (JAP), il sera très limité, précise-t-elle. Et d’ailleurs, les victimes et leurs avocats peuvent le faire directement. »

« Ce juge délégué aux victimes n’a aucun sens »

Quant au recouvrement des indemnisations, le principal problème des victimes d’infractions pénales, la proposition de loi actuellement en discussion au parlement renforce l’exécution des peines prononcées, mais ne donne pas aux juges de pouvoirs supplémentaires : « Lorsqu’une personne condamnée a été notifiée par un huissier mais qu’elle est insolvable, on ne peut guère aller plus loin. Si bien qu’une bonne partie de notre temps risque d’être dévolu à expliquer aux victimes qu’on ne peut rien faire de plus pour elles… », se désole Cécile Garnier.
- « Ce juge délégué aux victimes n’a aucun sens, pour Bruno Thouzelier, président de l’Union syndicale des magistrats (USM). Un juge n’a pas à prendre en charge des victimes, il est là pour trancher ». Une position qui résume le sentiment de malaise général dans la profession vis à vis de l’intitulé de cette fonction, qui, selon certains magistrats, pourrait porter atteinte à l’« impartialité objective » des juges, c’est à dire à l’apparence de leur neutralité telle qu’exigée par la Convention européenne des droits de l’Homme dans son article six.
- « Le Judevi peut être amené à corriger des décisions qu’il a lui même prises en tant que juge des intérêts civils, analyse pour sa part Hélène Franco, secrétaire général du Syndicat de la magistrature. C’est pourquoi nous attaquerons sur le fond ce décret devant le conseil d’État. » Le tribunal de Saverne prendra d’ailleurs la précaution de ne pas permettre au Judevi de présider des audiences d’intérêts civils.
- « C’est une création politique, estime de son côté Me Claude Lienhard, président de l’association strasbourgeoise d’aide aux victimes Accord. Certes, beaucoup de victimes ont besoin d’aide et n’arrivent pas jusqu’aux associations comme la nôtre, mais il n’était pas nécessaire de créer un magistrat juste pour faire le relais. Ce juge va-t-il assurer le suivi et le soutien psychologique des victimes ? Et que va-t-il se passer s’il se met à donner des conseils juridiques aux victimes ? »

Mélange des genres

Les avocats, déjà sonnés par la réforme de la carte judiciaire et les mariages notariés, peinent à donner de la voix contre les attributions du Judevi, qui empiètent sur leurs attributions. « La profession est en majorité consternée par ce mélange des genres, explique Me Denis Lutz-Sorg, ancien bâtonnier du barreau de Strasbourg et membre du conseil de l’ordre des avocats. C’est aux avocats de conseiller et d’assister les victimes. On peut imaginer que les décisions du juge délégué aux victimes soient parfois mal comprises, certains pourraient penser qu’il représente la victime au lieu d’être au-dessus des partis. »

Plus de 700 personnes expulsées

Fin décembre, les forces de l’ordre sont intervenues dans deux centres de rétention de la région parisienne afin de ramener le calme dans ces locaux où sont « retenues » plus de 280 personnes. Hier dans le Val-de-Marne, un Moldave de 36 ans s’est entaillé les veines dans le local de rétention administrative de Choisy-le-Roi avant son expulsion. Aujourd’hui, des militants du Réseau éducation sans frontières (RESF) devraient être à l’aéroport de Strasbourg pour protester contre l’expulsion d’un Marocain de 23 ans, en France depuis 9 ans et « retenu » à Geispolsheim depuis début décembre.

« L’année 2007 a vu se durcir considérablement les conditions de traitement des personnes en situation irrégulière sur le territoire français, » explique Muriel Mercier, coordinatrice interrégionale de la Cimade, seule association autorisée à pénétrer dans les centres de rétention administrative (CRA).

« Nous n’avons pas connu de rebellions au centre de Geispolsheim comme en région parisienne, pointe-t-elle, car les conditions de rétention sont plutôt bonnes. Les « retenus » ont accès à un confort acceptable, ils ne sont pas obligés de s’asseoir par terre comme à Metz, par exemple. »
Le centre de Geispolsheim peut accueillir 36 personnes ; les « retenus » sont actuellement 22. Mais il est parfois complet, selon la Cimade dont les statistiques font état de 827 personnes retenues dans ce centre en 2007. La grande majorité de ces personnes (703) ont été expulsées vers leur pays d’origine, selon diverses procédures (arrêté préfectoral de reconduite à la frontière, obligation de quitter le territoire français…). La gendarmerie, qui gère le centre de Geispolsheim, fait état de 839 retenus en 2007 (943 en 2006), dont 60% environ ont fait l’objet d’une mesure d’éloignement.

Traités comme des délinquants

« A cause des quotas – le ministère de l’intégration et de l’identité nationale a fixé un objectif de 25 000 expulsions par an -, reprend Muriel Mercier, nous voyons arriver en rétention des personnes qui n’avaient rien à y faire. Ainsi, un Albanais, qui vivait légalement en Suisse et qui était venu en touriste en Alsace pour le week-end, a été placé en rétention. Il y a quelques années, on lui aurait simplement fait remarquer qu’il ne pouvait séjourner en Alsace, et demandé de rebrousser chemin. Aujourd’hui, on l’embarque, pour les statistiques. »

Plus généralement, la Cimade déplore que les personnes interpellées en situation irrégulière soient traitées comme des délinquants : « Ils arrivent menottés au centre, relate Muriel Mercier. Ils ne comprennent pas ce qu’ils ont fait pour justifier un tel traitement. On passe notre temps à leur expliquer, à dédramatiser et à leur détailler leurs droits, car le délai de recours contre un arrêté de reconduite est de 48 heures. »