Disons le tout net, la vie occidentale génère des gens seuls. On se trouve, on se quitte et puis un jour, on finit par s’attarder devant le rayon des plats cuisinés pour célibataires.
J’étais donc là , à hésiter entre le pavé de veau aux cèpes de Bernard Loiseau avec sa purée de pommes de terre et le médaillon de dindes et sa crème aux champignons de Monoprix. En consommateur attentif, je regarde les dates de conservation, les prix, les modes de cuisson, etc.
C’est alors que je tombe sur les bons conseils culinaires pour améliorer l’ordinaire de Bernard Loiseau.
Premier conseil : «Retrouvez les souvenirs de votre enfance en creusant un petit puits dans la purée pour y verser le jus de cuisson du veau.»
Je crois rêver. Suis-je tombé si bas qu’il me faille lire non seulement comment cuisiner mais désormais comment manger ? Qu’est-ce que ça peut foutre à Bernard Loiseau comment je mange ma purée ? Et si moi, pendant mon enfance, je la balançais sur les murs la purée, est-ce que je peux retrouver mes souvenirs ?
Et puis comment, au nom de quoi, quel est l’esprit tordu sorti d’une grande école de marketing qui a pu avoir une telle idée ? Qui peut imaginer un seul instant sérieusement que se réchauffer un plat sous plastique pouvait, même en creusant une petite cheminée, raviver des souvenirs d’enfance ?
C’est la grande force de l’économie libérale : tellement sûre d’elle même qu’elle génère des servants capables d’écrire de telles horreurs. Eh ben oui, retrouvons nos souvenirs d’enfance: le monde n’a jamais été différent, vous avez toujours été seul et rassurez-vous: le monde ne sera jamais différent, vous serez toujours seul.
Mais le deuxième conseil est encore pire, c’est celui du sommelier : «Un Bourgogne de Volnay, que vous consommerez avec modération.»
Ah putain j’explose. Je passe sur la suffisance du grand con du marketing, capable de croire que quelqu’un va sacrifier un Bourgogne pour sa bouse momifiée sous vide…. «Vous consommerez avec modération»… Nan mais je rêve ! Et si j’ai envie de me bourrer la gueule au Bourgogne, moi, seul chez moi avec pour me caler un résidu viandeux sous plastique? Qu’est-ce que ça peut faire, hein ? Même le conseil est insultant : «vous êtes seul, vous mangez un recuit pour célibataire, ne vous bourrez pas la gueule.» Et pourquoi pas : «et quand vous aurez fini, vous regarderez la télé et vous irez vous coucher. Vous éviterez de vous suicider et vous recommencerez le lendemain.»
Au final, qui s’élève contre ces ordres ? Suis-je le seul que ce genre de conseils exaspère ? Ces phrases apparaissent bien en évidence sur le côté des boites, elles ont donc été créées, relues, et validées par des dizaines de surdoués sans que personne n’y trouve rien à redire.
C’est bien ça le plus inquiétant.