La fin des options multimédias

Le drame avec le multimédia est qu’il rentre dans les rédactions par la mauvaise porte. Invité à  débattre du futur du journalisme au Club de la presse de Strasbourg hier, Jérôme Bouvier, le grand coordinateur en chef des Assises du journalisme (dont j’ai déjà  parlé ici et ici) a fort justement résumé cette situation par cette formule : « Les éditeurs utilisent le multimédia comme un Cheval de Troie pour s’introduire dans les rédactions et appauvrir la pratique du métier. »

Voilà . Voilà  pourquoi ça coince. Les journalistes craignent, et à  mon avis à  juste titre, qu’on leur demande de tout faire à  l’avenir : « Bon coco, tu vas sur ton sujet, tu prends une caméra, un appareil photo, ton carnet et tu nous fais une brève, un sujet vidéo et un article pour le canard. Go ! » Ceux qui voient dans ce discours la rhétorique d’une paranoà¯a syndicale n’ont qu’à  lire l’impressionnante enquête publiée par Télérama cette semaine, au cÅ“ur de la « news factory » (usine à  infos, sic) de NextRadio TV.

Malheureusement, en voyant ce cauchemardesque futur, beaucoup de confrères de la presse écrite optent pour une posture de principe : ils refusent la vidéo en tant que telle, genre « nous, c’est la presse écrite et point barre ». C’est une erreur à  de multiples égards. D’abord, c’est une erreur de jugement parce que la vidéo dans une agence de presse locale ne consiste pas à  faire de la télévision régionale mais à  illustrer ponctuellement des sujets avec des images, lorsque le sujet s’y prête et toujours en complément avec un papier. C’est une erreur de vision du métier ensuite que de confondre la pratique avec la forme : lorsqu’on est journaliste, on doit l’être quelque soient les supports de son temps, même si on peut avoir une appétence particulière pour l’un ou l’autre. C’est en ce sens que la démarche du Télégramme me parait la bonne, elle permet à  ses journalistes d’être polyvalents mais elle n’exige pas d’eux qu’ils se transforment tous en agence de presse multimédia. Ces journalistes vont trouver, dans les mois qui viennent, la bonne formule, le bon rythme et les bons moyens pour diffuser aux Bretons leurs informations au bon moment, au bon format.

Mais surtout, résister à  l’arrivée de ces technologies multimédias est une erreur dramatique de positionnement. En tant que journalistes, nous avons tout intérêt à  nous saisir de ces technologies, à  les dominer pour qu’elles deviennent des outils de diffusion de nos informations et à  définir ensemble quelles sont les bonnes conditions d’emploi de ces technologies dans le cadre d’une rédaction responsable et efficace. Ce sont justement les postures de principes, adoptées par les syndicats de la profession, qui permettent aux directions de prendre appui sur les nouvelles technologies pour justifier n’importe quoi comme à  NextRadio TV… Vu la situation de l’emploi des journalistes, il y aura toujours des jeunes prêts à  tout pour travailler, ils ne connaissent rien d’autre, ne savent rien du journalisme… Sans oublier que pour les jeunes journalistes, ces technologies vont de soi et font partie de leur univers. Comment peut-on s’étonner qu’une telle précarisation survienne ?

Il est donc urgent, pour le journalisme, que tous les collègues dans toutes les rédactions se prennent par la main, devancent les plans de leurs directions, annoncés ou en gestation, et s’approprient toutes les formes actuelles de captation et de diffusion de l’information : vidéo numérique, écriture web, délais élastiques… Tous ces concepts ne sont plus des options, ils font partie intégrante de notre métier, quelque soit notre média.

On saura toujours tout en lisant le Télégramme de Brest*…

Imaginez un journal quotidien local où tous les journalistes seraient des « mojos » (mobiles journalists), ces reporters de terrain d’un nouveau genre, prêts à  capter l’info sous toutes ses formes et capables de la traiter en vidéo, en texte ou en sonore selon son intérêt. Dans dix ans peut-être ? Eh bien non, Le Télégramme, quotidien breton et groupe indépendant, vient de lancer cette révolution dans sa rédaction, une première dans la presse quotidienne régionale (PQR) française.

« Ce fût long », admet Anne Lessard, journaliste du quotidien et coordinatrice de l’édition numérique mais depuis deux semaines le résultat est là  : la rédaction du quotidien est devenue officiellement « bi-média », c’est-à -dire capable de fournir des contenus pour le papier ET pour le web, partout, tout le temps, selon les besoins. Impliqué depuis 2002 dans une stratégie agressive de captation d’audience sur le net, le quotidien a réussi à  éviter l’écueil de la division de sa rédaction (une pour le web, une pour le print) composée de 220 journalistes pour trois départements.

Tous les reporters de terrain, c’est-à -dire tous les journalistes hormis la hiérarchie et les secrétaires de rédaction, ont reçu un téléphone Nokia N95 capable de prendre des photos correctes et de capter une vidéo. « Ce matériel est dédié à  capter l’imprévu, l’urgent, précise Anne Lessard, et de l’envoyer rapidement par email à  l’édition du web pour être publié immédiatement. Ainsi, la vidéo la plus regardée sur notre site actuellement est celle d’un 4×4 en train d’être désensablé, elle a été captée par un de ces téléphones. Elle dure 30 secondes, ne nous a demandé ni montage ni enquête… » Anne Lessard qualifie ces sujets de « bruts de pomme », probablement une expression locale mais l’idée est là  : le web est le rendez-vous pour l’info immédiate, brute, primaire pourrait-on dire et le print l’endroit pour l’information contextualisée, recentrée, analysée.

« Bon, on en est pas encore là , » admet Anne Lessard. Mais tous les journalistes de terrain ont ou vont être formés à  la vidéo, chacune des agences du quotidien a reçu une caméra numérique HD, les agences les plus importantes en ont reçu deux et un journaliste reporter d’images (JRI) spécialisé est disponible pour capter les événements les plus importants. « Pour l’instant, on demande aux journalistes de nous envoyer les sujets bruts de pomme, explique Anne Lessard. Ils sont montés par les « référents web », un par département. »

Convertir des journalistes de PQR en « mojos » n’a pas été facile. « Il y a eu beaucoup de résistance, se souvient Anne Lessard. On me répondait qu’il ne serait pas possible de prendre stylos, appareil photo et caméras à  chaque déplacement, que le temps manquerait, etc. Mais aujourd’hui, avec seulement 30% des journalistes formés à  la vidéo, notre principal problème est de savoir comment traiter ce flux d’images qui nous arrive ! Et des collègues qui me certifiaient il y a un an « la vidéo, moi jamais ! » sont aujourd’hui les principaux contributeurs… »

Quel est le secret ? D’abord, pas de précipitation. « La vidéo, à  condition que le sujet la justifie, précise Anne Lessard. On a bien précisé aux collègues qu’ils n’auraient pas à  fournir une vidéo par jour ou par semaine. Tout dépend de l’actualité. » Puis une réalité : « Nos colonnes sont pleines, le nombre de pages tend à  baisser, les coûts du papier augmentent… Il a fallu expliquer aux reporters qu’il s’agissait d’une autre manière de travailler et qu’ils y gagneraient en qualité de leur pratique professionnelle. » Tous les journalistes concernés recevront une solide formation vidéo. Mais surtout, l’instauration de ces nouvelles tches a donné lieu à  un accord avec les syndicats signé en décembre 2008: pas d’augmentation de salaire mais la création de quatre postes de journalistes chargés du web. Et les localiers pourront se détacher d’une partie de leur travail, l’agenda notamment, qui sera repris dans une forme plus exploitable sur le web.

Voilà . Le Télégramme montre la voie pour toute la PQR, actuellement en majeure partie engoncée dans des stratégies divergentes, arcboutée sur des arguties de statuts, incapable de produire des contenus en adéquation avec ses nouveaux lecteurs ou paralysée par des mouvements de capitaux aux issues incertaines. Depuis 2004, la diffusion du Télégramme progresse, un cas unique dans la PQR. Et dans quelques mois, les journalistes du Télégramme seront les seuls journalistes locaux de France capables de diffuser rapidement des informations en ligne dans tous les formats, un avantage intellectuel et industriel qui fera du média letelegramme.com la première source d’information pour toute la Bretagne de l’ouest, quelque soit l’événement. Vu de l’autre côté de l’Hexagone, ça donne envie.

* Et merci à  Didier Wampas pour le titre.

14 solutions pour le journalisme ?

Mardi s’est tenue une session « extraordinaire » des Assises du journalisme, sorte de grand raout corporatiste où peu de journalistes en poste participent mais où de nombreux chercheurs, penseurs, et autres grands pontes de la profession glosent à  l’envi sur l’avenir du métier.

J’ai l’air sarcastique comme ça, mais en fait pas du tout, j’ai participé à  la première édition. Devenue une notion floue dont tout le monde se réclame aujourd’hui, le journalisme mérite bien une messe, voire plusieurs. Qu’on en cause, on verra bien ce qu’il en sortira. Je trouve juste dommage, voire triste, qu’à  chaque fois ces rassemblements omettent de faire participer des « vrais » journalistes aux ateliers, c’est-à -dire les rameurs de l’info d’aujourd’hui, des bons vieux localiers à  qui on demande d’être le matin sur le terrain, le midi avec leurs correspondants, l’après-midi devant leur ordinateur à  mettre en page et le soir à  un conseil municipal…

Bref, après avoir appelé à  appelé à  l’élaboration d’une charte déontologique commune en 2007, à  la création d’un avatar d’ordre professionnel en 2008, voilà  que l’édition nouvelle propose d’inscrire dans la Constitution de la République « le droit du public à  une information honnête et de qualité ».

Mazette. Bigre. Voilà  qui va tout changer, le « droit du public à  une information honnête et de qualité ». Est-ce qu’il est opposable ce droit au moins, tel le majestueux droit au logement ? Honnête citoyen moi-même, je me vois bien opposer à  mon kiosquier ce droit à  l’information: « je regrette Mourad (c’est mon kiosquier), mais je me vois dans l’obligation d’exiger une information de qualité et je ne vois que du vieux, du 1.0 si j’ose dire. Et j’ai acheté XXI la semaine dernière déjà , alors me refais pas le coup… »

J’ai l’air sarcastique comme ça, mais en fait pas du tout. Je trouve ça très bien qu’on inscrive le droit à  l’information dans la constitution, juste après le droit à  un environnement non pollué, le droit à  une nourriture saine et le droit à  une télévision sans pub tant qu’on y est.

Cette proposition, d’un génie imparable, fait partie d’un ensemble de 14 mesures qui rivalisent d’audace. La 14e par exemple, c’est la lutte contre un « journalisme low-cost » n’est-ce pas, en demandant un régime d’aides spécifiques pour les enquêtes et les reportages. Je pensais naà¯vement que cette assujétion des médias aux pouvoirs par un cordon ombilical d’argent était plutôt une bonne part du problème mais apparemment non… Les rédacteurs des Assises proposent également qu’on dote les rédactions d’un statut juridique, ce qui n’en doutons pas mettra fin aux dérives éditoriales type Mougeottisation du Figaro, et qu’on protège les droits d’auteur des journalistes.

Personne n’a donc apparemment parlé des vrais enjeux du journalisme de demain, un journalisme de médiation, un journalisme de liens, un journalisme de terrain, un journalisme moins dogmatique, moins lénifiant, protéiforme, capable d’apporter rapidement l’essentiel de l’info comme de proposer le fond et le contexte ? Personne aux Assises n’a constaté que les jeunes ne lisent plus la presse, que les blogs remplacent les pages ? Personne ne s’est interrogé sur l’immobilisme des responsables des rédactions face aux changements exigés par le public ?

La crise du journalisme n’est pas un problème de statut, c’est une question de pratiques. On pourra tourner autour du pot tant qu’on voudra, tant qu’on n’aura pas bouleversé les méthodes de travail pour améliorer l’information produite et la manière dont elle est délivrée, le journalisme continuera de décevoir.

Les cons, comptez-vous !

Je n’en peux plus. Chaque année c’est pareil, il faut compter les voitures brûlées la nuit du réveillon et s’en indigner sur cinq colonnes à  la Une le lendemain… A quoi ça rime ? Non mais sans rire, quel est le sens de tout ce manège absurde ? ça intéresse qui et ça veut dire quoi cette information ?

Bien malin qui peut dire aujourd’hui quel est le sens de ce comptage ! Des voitures brûlées, il y en a tous les jours (50 000 par an en France) et partout en Europe. Et pourtant, à  l’approche de la Saint-Sylvestre, tout le monde continue de jouer son rôle dans une pièce connue par cÅ“ur : les préfets s’assurent d’avoir des policiers et des gendarmes en suffisance (35 000 hommes mobilisés en France, 7 000 à  Paris !), afin de garnir un « dispositif » prêt pour la Saint-Sylvestre, les médias réservent des pages, envoient des journalistes dans les quartiers puis demandent les décomptes aux préfets ! Pourvu que les bandes de casseurs et autres jeunes désÅ“uvrés veuillent bien également jouer la partition qu’on attend d’eux, faute de quoi, la fête en serait gchée…

Heureusement, ils le font. Ils ne sont pas les derniers parmi les quelques cons qui s’échinent à  faire fonctionner cette mécanique médiatico-sociale. Du coup aujourd’hui dans vos journaux, des Unes à  flammes, des comptages précis, département par département, ville par ville (qui est en tête pour 2008 ?), des réactions indignées et cette année (évidemment), une mesure présidentielle contre ce fléau !

Le pire dans cette histoire, c’est que le bon peuple en redemande de ce cirque ! Si un média venait à  faire preuve d’une analyse critique de son traitement des voitures brûlées et déciderait, comme ça pour voir, de ne pas en parler le soir du 31 plus qu’à  l’accoutumée, qu’est-ce qu’il prendrait comme accusations ! Que ne serait-il pas dénoncé par ses lecteurs comme un organe officiel de communication, voulant étouffer le feu qui couve dans nos banlieues !

Mais est-ce de ça qu’il s’agit ? On aimerait le croire €“on disposerait alors d’un pratique thermomètre de la chaleur banlieusarde : 600 voitures crmées : froid, 1200 voitures crmées : chaud- mais même pas puisqu’une bonne part de ces incendies sont des escroqueries à  l’assurance. Ainsi, plus 30% de voitures incendiées cette année, est-ce une mesure du mécontentement social ou l’intégration par les contribuables d’une mesure gouvernementale ?

Que celui qui a une solution à  ce gigantesque merdier s’avance parce que moi, je sèche et je désespère.

Une question de sens

Alors que je mettais à  jour les tragiques événements qui se déroulent à  Gaza pour le site web des DNA, il m’est venue cette idée: proposer aux lecteurs un diaporama de toutes les photos mises en ligne sur Flickr depuis l’offensive d’Israà«l sur Gaza.

L’avantage est d’offrir aux lecteurs de dna.fr des photos inédites, des clichés pris par des quidams sur place et immédiatement mis en ligne, il s’agit d’une fenêtre sur Gaza, mise à  jour directement par les photographes gazaouis.

L’inconvénient évidemment est qu’il ne peut pas y avoir de tri. Parmi les clichés taggés « Gaza » et téléchargés depuis samedi sur Flickr, certains servent une propagande, d’autres proviennent de groupes militants, d’autres encore sont des montages, etc.

Voici ce que ça donne :

L’intensité de ces photos contraste brillamment avec la fadeur prude de celles qui nous sont disponibles habituellement, ainsi qu’à  la plupart des médias, celles de l’AFP. C’est ce qui justifie l’insertion d’un tel diaporama dans l’article. Grce à  ces photos, l’internaute est mieux informé sur le conflit en cours à  Gaza.

Mais peut-on, sur un site médiatique qui ambitionne à  l’exactitude de ses informations et à  la qualité de ses sources, publier un tel produit ? Quel est le meilleur service à  rendre au lecteur? Lui dire : « Ces photos existent, mais c’est à  vous de faire le tri » en précisant sous le diaporama que ces photos n’ont pas été vérifiées, ou ne pas proposer ces photos, car les lecteurs de dna.fr viennent justement sur ce site pour y trouver une information fiable ?

A l’heure actuelle, et après un débat au sein de la rédaction, je n’ai toujours pas d’opinion tranchée sur cette question, destinée à  se répéter de nombreuses fois. C’est pourquoi chers lecteurs je sollicite vos avis ci-dessous: qu’est-ce que vous en pensez, qu’est-ce que vous feriez et qu’est-ce que vous demandez en priorité à  un site web éditorial ?