L’affaire a été conclue le 24 juillet mais on ne l’a appris qu’hier : la banque Crédit Mutuel s’est offert le contrôle total du groupe de presse Ebra (Est Bourgogne Rhône-Alpes), en rachetant les 51% que détenaient la famille Lignac par France Est médias. Sur l’échiquier, ce serait le coup du Berger : désormais, plus rien n’empêchera la banque mutualiste de prendre le contrôle total des titres de l’est de la France. Gérard Lignac, 81 ans, en s’alliant avec une banque pour constituer un groupe de presse structurellement déficitaire, ne s’est pas rendu compte que depuis le début, le Crédit Mutuel manœuvrait seul. Pourtant, les indices étaient manifestes. Le Crédit Mutuel contrôle déjà directement deux autres titres majeurs de l’est : le Républicain Lorrain, depuis décembre 2006, à Metz et L’Alsace à Mulhouse. Avec les titres d’Ebra, le Crédit Mutuel est, ou sera en 2012, l’actionnaire majoritaire de tous les titres de presse quotidienne régionale (PQR) à l’est de Reims jusqu’à Strasbourg, et jusqu’en Avignon au sud, ce qui représente plus d’1,3 million d’exemplaires quotidiens.
Et pour quoi faire peut-on légitimement se demander ? Outre un formidable outil d’influence, le Crédit Mutuel n’aura aucun mal à valoriser son investissement. Les manœuvres ont déjà commencé et leurs effets se font sentir depuis deux ans dans les rédactions, et ce, bien que la justice ait par deux fois invalidé la constitution capitalistique d’Ebra. Mais pfff, ces juges, qu’est-ce qu’ils y comprennent au business ?
D’abord, regrouper tous ces titres permet de réaliser des « économies d’échelle », une procédure dont semblent être accros les grands décideurs de ce monde. La mise en place d’imprimeries communes va permettre de remercier une bonne moitié des remuants et coûteux ouvriers du Livre. Actuellement, les DNA (à Strasbourg) et L’Alsace (à Mulhouse) disposent tous les deux de rotatives. A 120 km l’une de l’autre, c’est une hérésie comptable. Même constat pour les imprimeries du Républicain Lorrain (à Metz) et de l’Est républicain (à Nancy), comme pour celles du Progrès de Lyon et du Dauphiné Libéré (à Grenoble). La distribution des journaux peut tout aussi facilement être regroupée, elle est déjà effective en Alsace où le réseau de l’Alsace diffuse les DNA dans le Haut-Rhin, et vice-versa dans le Bas-Rhin.
Dans les rédactions, les titres du groupe se partagent déjà quelques articles. Les comptes-rendus des grands procès, les reportages l’étranger comme lors des élections américaines, les suivis d’événements sportifs comme les Jeux Olympiques ou le Tour de France par exemple, ont déjà été écrits par des journalistes d’un titre et mis à la disposition des autres journaux du groupe… Il suffira au Crédit Mutuel d’aller un pas plus en avant, en ne conservant aux titres que leurs rédactions locales, pour concentrer leurs rédactions nationales et internationales en une seule.
Regroupés ainsi, les titres de la PQR disposent en outre d’une offre inégalable de diffusion des publicités et d’annonces légales. Et cette offre est d’autant plus rentable qu’elle ne souffre d’aucune concurrence. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que le Crédit Mutuel, en constituant ce groupe, s’assure une source de revenus de premier choix.
Le Crédit Mutuel, banque de détail, pourra en outre relier son réseau d’agences à celui de ses titres de presse, diffuser les journaux dans les premières et installer des guichets dans les secondes (la banque l’a déjà proposé aux DNA à Saverne mais a dû reculer devant la bronca que cette proposition avait déclenchée) et adosser ainsi sa marque à celle de titres très connus du grand public et le plus souvent respectés.
Et, cerise sur le gteau, le Crédit Mutuel peut enfin occuper les employés d’Euro-Information, son imposante filiale informatique apparemment en manque d’activité, en regroupant les services informatiques de tous ces journaux. D’ores et déjà , le moindre ordinateur à renouveler doit passer par l’aval d’Euro-Information ainsi que tous les développements informatiques. Les personnels des services informatiques des journaux sont invités à rejoindre Euro-Info au plus vite…
Cette uniformisation informatique se traduit dans les rédactions par l’adoption d’un même logiciel de publication (Eidos Méthode), paramétré par Euro-Info, et sur le net, par l’apparition de nouvelles versions des sites web. Comparez par exemple l’excellent travail d’Euro-Info sur le site de L’Alsace et sur celui du Progrès. Vous trouvez que les sites se ressemblent ? C’est normal, ce sont les mêmes, seul le logo change. Ce qui donne un aperçu assez clair de la politique que le Crédit Mutuel entend mettre en Å“uvre pour la PQR dans l’est…