Le multimédia, ça paie pas*

Je ne sais pas si vous avez déjà  e-croisé le web-reportage sur « Les routes de la faim en Haà¯ti » ? En trois chapîtres illustrés de vidéos, photos et textes accumulées pendant trois semaines de reportages sur place, les auteurs, Jean Abbiateci aux mots et Julien Tack aux images, proposent aux internautes un voyage qui croise ceux que réalisent, contraints, des milliers d’Haà¯tiens, poussés par la misère des champs vers la ville. Enfin la ville… un dépotoir infini dont les passages entre les tas d’ordures forment les rues.

Jean Abbiateci et Julien Tack ont vraiment bien bossé, leur travail est remarquable à  plus d’un titre. Encore, ce ne serait que mon opinion, vous auriez le droit cher lecteur d’en douter, si si, vous pouvez douter de mes opinions (et même d’exprimer vos doutes dans les commentaires), mais sachez que pour une fois, j’ai l’establishment du journalisme avec moi: à  savoir Le Monde, ancien quotidien de référence et MédiaPart, nouveau quotidien de référence…

Eh bien sachez que même munis de ces nobles références, ce web-reportage n’a pas trouvé preneur, personne dans l’univers e-médiatique français ne l’a acheté. Jean Abbiateci et Julien Tack ont financé leurs reportages par… des ONG et quelques piges dans la presse écrite. La bonne surprise viendra finalement de Témoignage Chrétien, qui a consacré quatre pages à  ce dramatique exode rural.

«Je savais très bien que personne en France n’assumerait à  sa juste valeur ce web-reportage, m’a expliqué au téléphone Jean Abbiateci. Trois semaines d’enquête, plus quinze jours d’édition pour le montage et la création des cartes… Soit disons autour de 5000‚¬, un tarif hors de portée des médias en ligne. Mais je tenais à  la publier en l’état car la version multimédia du reportage, accouplé au blog que nous tenions alors que nous étions sur place, a fondamentalement changé notre pratique du journalisme.»

Bien que les sujets de presse écrite et commandés ont dicté la plupart des déplacements, la petite équipe s’est pliée aux contraintes du «multimedia storytelling»: «Ce qui m’a plus, c’est cette démarche de « média total », nous pouvions publier la somme considérable d’informations que nous avons collectée pendant trois semaines… Nous n’avions plus à  choisir quoi sacrifier pour faire tenir ce reportage dans 2500 signes de textes. Et puis surtout, nous étions à  l’écoute des commentaires des internautes sur notre blog, qui a enregistré plus de 1000 visites, et nous tchions d’y répondre. On nous a ainsi demandé plus d’informations sur les « galettes d’argile », nous nous sommes renseignés et nous y avons répondu. Ces allers-retours nourrissent une curiosité mutuelle entre journalistes et internautes».

Une curiosité, une remise en question permanente, dont l’effet le plus visible est d’améliorer grandement la qualité du produit fini. Cette forme de journalisme, à  la fois « totale » comme dit Jean Abbiateci et « interactive » est probablement ce qui se rapproche le plus de ce que les internautes demandent aujourd’hui à  leurs médias. Il n’y a qu’à  voir les succès des opérations où un flux d’informations est couplé à  un retour de l’audience, comme l’investiture d’Obama par CNN / FaceBook pour s’en convaincre, même TF1 va s’y mettre…

«Il y a quelque chose à  inventer, reprend Jean Abbiateci. Toute une génération de reporters partent à  leurs frais et sont capables de produire de tels sujets, ça ne durera pas éternellement. Moi en tout cas, j’ai donné. Si sur l’exode rural en Haà¯ti, un millier de personnes nous ont suivi, il y a forcément des modèles économiques à  trouver sur des sujets plus fédérateurs et plus ancrés dans l’actualité. La qualité paie sur le web, comme elle paie sur le papier avec l’exemple de XXI

Et donc voilà  bien le problème: on a les internautes, dont on connaît depuis quelques années maintenant les exigences en termes de qualité de l’information, on a les journalistes… Il manque les médias. L’exemple de Jean Abbiateci et Julien Tack nous a montré que nous manquons en France de médias courageux, solides, inventifs, participatifs et capables de proposer, régulièrement, de tels sujets à  leurs internautes.

(*) oui, je manque peut-être d’imagination pour mes titres, mais en même temps, ça évoque une tendance, non ?

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  • Oui j'ai lu cette intéressante interview ce matin. Reste que ça me déprime que pour faire du journalisme (donc aller chercher une information et la publier - ce n'est PAS du divertissement), il faille en passer par des moyens détournés, parfois franchement critiquables sur le plan déontologique, alors que normalement, ce devrait être aux rédactions de choisir et de financer leurs reportages.
  • Je vous invite à lire l'interview d'Emiland Guillerme, étudiant au Celsa, qui fait un travail de veille très intéressant sur le sujet du webdocumentaire.

    http://www.espritblog.com/index.php/2009/05/05/web-documentaires-inventifs-mais-fragiles-interview/
    Voir également son blog : http://emilandguillerme.wordpress.com

    Il y rappelle que le web documentaire se vit rarement seul, qu'il s'inscrit dans une économie hors de laquelle, il ne peut pas vraiment exister (aides du CNC, accompagnement d'un livre, DVD, expo, documentaire...).

    Je pense qu'imaginer que ces formats puissent demain se financer tout seul en ligne, vu la taille des audiences internet françaises, me semble un peu utopique. Par contre, il vont certainement de plus en plus entrer dans un plan média et économique de produits culturels. Certes les sommes en jeu en ligne sont ridicules, notamment par rapport à l'économie du reportage traditionnel... Mais le net permet de fidéliser des audiences, de générer de l'influence... et les reporters en ont également besoin...
  • @Cédric

    La télé ? non, je n'ai pas pensé... Trop "endocriné" par ma culture "pigiste presse écrite" sans doute..

    @Nicolas

    Tous les chiffres que j'annonce sont à la louche et sont fictifs. C'était juste pour étayer mon raisonnement :)

    Vous avez effectivement raison de renverser les rôles et de vous mettre dans la peau de l'acheteur. Imaginons un instant que je sois rédacteur en chef d'un quotidien. Personnellement, je ne mettrais jamais 5000 euros pour financer ce reportage sur Haïti. Parce que, si je suis rédacteur en chef, je sais que 5000 euros, c'est en gros la possibilité de faire travailler un journaliste de mon équipe sur une enquête d'un mois...

    Mais, ce qui me surprend quand même, c'est moins l'absence de moyens des rédactions que la répartition de ces mêmes moyens au sein des rédactions.
  • @Nicolas_kb: Le journalisme de haut vol à l'étranger est aussi un plaisir pour lequel nous sommes tous prêts à payer (je sais, je viens d'en faire l'expérience ^^)

    Ouais enfin... Moi je reste persuadé que ce sont les journalistes qui doivent être payés pour leurs boulots. Bien que ce soit enrichissant, ce n'est pas des vacances...

    Ceci dit les 5000€, c'est une "estimation" à la louche, Jean dit bien qu'il a bien conscience que jamais personne ne paiera ça. Mais c'est quand même ce que ça vaut... Moins cher, c'est bosser au rabais ou sponsorisé comme tu dis (une notion qui me hérisse le poil mais bon...).
  • nicolas_kb
    @ Pierre et Jean,

    Je suis tout à fait d'accord avec vous. J'avais juste tilté sur la notion de "juste valeur" dans l'article. Du point de vue de celui qui fait la décision d'achat, 5000€ n'est certainement pas une juste valeur pour un reportage multimédia, puisqu'on est tous d'accord qu'il ne sera pas rentabilisé en l'état.

    Ensuite, vous avez raison qu'il faut expérimenter des moyens de financer le journalisme de qualité. Toutes les pistes que vous avancez sont certainement prometteuses, mais je pense qu'elles sous-estiment divers coûts, de l'édition du contenu brut jusqu'à l'acquisition de l'acheteur.

    Une autre idée à laquelle je crois est celle du sponsoring. Ca pose des questions d'intégrité, mais qui restent finalement du même ordre que celles qui entourent le financement du journalisme par des mécènes.

    Pour finir, voyez le coût réel du reportage - pour vous. A combien estimez-vous un voyage à Haiti où vous avez eu la chance de toucher du doigt un problème de société? Le journalisme de haut vol à l'étranger est aussi un plaisir pour lequel nous sommes tous prêts à payer (je sais, je viens d'en faire l'expérience ^^)
  • Merci pour le partage d'infos. J'approuve Jean des deux mains, aussi bien du côté édito que brouzoufs : web + papier. L'un ou l'autre ne sont pas viables à long terme.

    Sur cette idée d'objet, c'est aussi un point de vue que je pousse régulièrement, notamment auprès des quelques médias que je rencontre : ne vous posez pas (plus...) la question de ce qu'il faut faire en ligne. Posez-vous la question "comment rendre mon journal sexy ?" Puisque l'information est plus ou moins trouvable en ligne, il est plus que temps de se poser la question du papier maintenant...

    Petite question subsidiaire : vu les vidéos, avez-vous tenté de le vendre en Télé ?

  • Effectivement, c'est pas bézèf... :-/
  • @ Pierre

    70 000 visiteurs (les deux premiers mois), j'ai eu l'info là (pas vérifiée)
    http://www.capresse.org/?p=852



  • C'est que 70000 vues le reportage dans les mines de Chine, t'es sûr ?

    Moi par contre, je ne suis pas intéressé par "l'objet". J'aime cet aspect "pure web" de ton boulot, ces vidéos, ces photos et ces sons... C'est du multimédia à fond et moi, c'est ça qui me plait... On voyage quoi. :-)

    Mes faveurs pour un financement vont au couplage avec un doc télé comme tu le notais justement sur ton blog, c'est ce qui me parait le plus faisable. Mais alors quoi, on laisse toute la prod multimédia aux mains de la télé ? :-(
  • @ nicolas_kb

    Pour info, ce reportage n’était absolument pas une expérimentation de « modèle économique », mais une expérimentation éditoriale.

    Cependant, et je souscris au commentaire de Pierre juste au-dessus, il me semble qu'il y aurait quelque chose à expérimenter économiquement. Je n’ai pas fait d’étude précise, donc ce que je vais dire, c’est disons 25% d’intuition, 25 % de retour d’expérience, 25 % d’observation et sans doute 25 % de n'importe quoi. Pas très scientifique tout cela. :)

    Bref, la question de base, c’est où trouver l’argent…

    - La pub et le CPM ? C’est totalement illusoire, vous avez raison. D’autant que je suis tout à fait d’accord, le sujet sur Haïti n’est sans doute pas le plus fédérateur et souffre d’une absence de marketing (et de publicité) total. Et quand bien même. Le web-documentaire « Voyage au pays du Charbon, », très médiatisé, ce n’est, je crois, que 70 000 visiteurs… Bref, la publicité sur internet, dans son format classique, n’est qu’un revenu de complément, dans une très faible proportion.

    - Je ne crois pas non plus à un modèle « barricadé » (type Médiapart) du style : « Vous voulez voir ce magnifique reportage multimédia, faut payer 5 euros ». Ca marche sans doute pour de l’information spécialisée, pas pour des reportages disons « généralistes »…

    - Je ne crois pas non plus au don « gratuit ». (avec des discours pontifiants du genre « venez défendre la démocratie, les droits de l’homme, le pluralisme", des conneries comme ça) C’est à mon avis se voiler la face sur la nature profondément radine de l’internaute, moi le premier

    Alors, que reste-il ?

    Personnellement, je crois encore beaucoup à la notion d’objet, le papier notamment. Et la solution du reverse publishing me semble dans ce cas une piste vraiment intéressante.

    Je m’explique.

    On a essayé au travers ce web-reportage d’avoir une démarche sur la durée, un peu « work in progress ». Avec un blog carnet de route qui sert d’appui ensuite à un reportage plus structuré. Bref, une démarche centré sur un sujet – topic – et qui prend forme dans la durée.

    Or, selon mes stats Google Analytics, en gros, soit le lecteur a décroché dès le début (le sujet l’intéressait pas), soit il est allé jusqu’au bout de notre démarche.

    Ce lecteur fidèle -qui a apprécié le sujet, la façon de la traiter (ici, mille personnes)… bref, le contenu - aurait envahi d’avoir une trace de ce reportage…

    Pourquoi ne pas proposer une version papier par exemple, bien éditée, bien léchée,… Ou alors, un DVD HD, ce que m’ont demandé plusieurs internautes : imaginons un DVD vendu 10 euros avec 7 euros de marge (le contenu est déjà présent, ce n’est plus qu’un travail d’édition), vendu à 500 personnes… C’est déjà la moitié du budget du reportage qui est amorti…

    Bref, proposer un « objet »… qui légitime le fait de faire payer 10 euros à un internaute.

    Moi, perso, je crois beaucoup à l'objet papier. Mais il faudrait en faire autre chose qu’un simple paquet de feuilles A4 agrafés… Ce fait un peu promo mais j'en parle ici :
    http://www.espritblog.com/index.php/2009/04/30/question-a-quoi-ressemblerait-un-magazine-papier-20/

    Poussons le bouchon un peu plus loin…

    On peut imaginer une revue bimestrielle par exemple qui fonctionne sur ce modèle là. 4 ou 5 sujets traités de cette manière façon "reverse publishing", d'abord en ligne, et en profondeur et dans la durée (avec des variations bien sûr, dans les formats : pourquoi ne pas tenter d’adapter le principe des enquêtes participatives de RFI sur des sujets moins technologiques et plus d’actualité...) Tout cela structuré autour d'une communauté d'internautes...

    En tout cas, je serais très curieux de savoir ce que vous en pensez…

    PS : Désolé Pierre pour cette note un peu longue...
  • Je dirais que ça dépend de la durée et de sa mise en valeur, par ailleurs, si l'aventure est suivie dès le début par une communauté via un blog, ça peut servir de base pour une audience, non ?
  • nicolas_kb
    5000€ avec un reportage multimédia, ça demande... 5,000,000 de visites avec un CPM à 1€, et 500,000 avec un CPM à 10€. Disons que le véritable CPM est entre les 2.

    Est-ce qu'un reportage multimédia sur Haiti peut rassembler autant de visiteurs (sans marketing)?
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