Un sommet international, ça vous soude une rédaction

Chers lecteurs vous le savez, ce blog n’a pas vocation à parler des DNA ni de sa stratégie multimédia (ou plutôt de son absence). Mais je vais faire une exception et vous présenter ce que le journal qui m’emploie a mis en place dans le cadre du funeste Sommet de l’Otan, qui s’est déroulé en partie à Strasbourg début avril parce que, d’une part, ce fût innovant et d’autre part, une série de pratiques théorisées à longueurs de billets ici-même et dans toute la blogosphère traitant des nouveaux médias ont pour une fois été mis en œuvre lors de cette semaine mouvementée. Je serais plus à l’aise pour en parler si ce sommet s’était déroulé à Bordeaux ou à Marseille, mais bon, c’était à Strasbourg, on ne va pas bouder son plaisir non plus…

Or donc, mon éminent collègue Matthieu Mondoloni, constatant l’inadéquation de nos moyens de publication en ligne face à un événement de cette ampleur, a eu l’idée de créer un site spécial «Sommet de l’Otan à Strasbourg», dont l’ambition était de centraliser toute l’information sur cet événement, qu’elle provienne du programme officiel, des militants engagés pour la paix et contre l’Otan, ainsi que les innombrables échos qu’une manifestation de ce genre génère dans une ville comme Strasbourg. L’autre pilier de ce site était de fournir des informations «en temps réel», via Twitter, afin d’être les premiers à publier des développements, des échos, des annonces, etc. Bref, l’idée était à la fois d’être exhaustif et réactif puisque nous étions sur notre terrain et que ce n’était pas la présence annoncée de quelque 4000 journalistes internationaux qui allait nous faire peur !

Aux DNA, une vingtaine de journalistes environ ont travaillé sur le sommet de l’Otan, ce qui faisait de notre marque potentiellement le média le plus à même de couvrir complètement le sommet, on était probablement plus nombreux même que l’AFP, laquelle avait mobilisé 18 journalistes pour l’événement. Mais ceux qui connaissent les médias disons «établis» savent qu’au sein d’une rédaction comme celle des DNA, il existe des frontières, parfois très étanches, entre les services et certains journalistes et que ce n’est pas parce qu’une vingtaine de journalistes travaillent sur un événement que la combinaison de leurs contributions respectives produira mécaniquement une information complète et rapidement publiée.

Grâce à l’aide d’Orange, nous avons équipé quelques reporters de la rédaction locale de Strasbourg de téléphones multimédia, du type Nokia N95, capables d’enregistrer des vidéos et de publier des brèves sur Twitter, donc directement sur le site. L’idée était de multiplier les points de captage de l’information, la rédaction multimédia se réservant la réception de ces informations et leur mise en page, ainsi que les sujets vidéos prévisibles.

Cette organisation a été un désastre.

D’abord, les reporters témoins d’événements sur le terrain n’ont pas relayé les informations. Ils étaient évidemment trop occupés à faire leur travail, à savoir capter cette information pour le journal papier. Au moment où se déroule un événement, lancer le mini navigateur du Nokia, se connecter sur Twitter, écrire la brève avec le clavier du téléphone était inimaginable et même capter une vidéo et l’envoyer était compliqué. Malgré nos efforts, les rédactions «print» et «web» restaient séparées.

Du coup, nous avons changé notre fusil d’épaule et nous avons mis en place une autre organisation: tous les reporters sur le terrain devraient dorénavant systématiquement appeler au téléphone un «deskeur multimédia», lequel écrirait les brèves Twitter, mettrait à jour les papiers en ligne en cœur de page et enverrait les journalistes multimédia tourner des vidéos au besoin.

A partir de là, le site spécial des DNA est devenu l’endroit du web où toute l’information sur ce sommet était publiée, avant tout le monde.

Pourquoi cette seconde organisation a fonctionné ? D’abord parce qu’elle faisait sens. Si je mets à part les (vieux) grincheux qui considèrent que travailler pour le web n’est pas vraiment du journalisme, la majorité des journalistes mobilisés pour le Sommet avaient plutôt envie de collaborer au site web spécial mais pas si cela mettait en péril leurs propres capacités à écrire leurs articles. Dans les conditions extrêmes vécues pendant ces journées (des policiers nerveux partout, des groupes mobiles à suivre en permanence, des actus à ne pas rater, etc), écrire une brève c’était trop, mais passer un coup de fil était acceptable. La charge principale du travail étant en fait supportée par le «deskeur multimédia» (lequel a bien cru devenir fou lorsque tous ses téléphones sonnaient en permanence) et non par le reporter qui pouvait rester concentré sur le déroulé des événements.

Ensuite, cette coordination a permis aux journalistes multimédia (dont votre serviteur) de travailler en équipe avec les journalistes du papier, les premiers pouvant se concentrer sur la prise d’images, les seconds pouvant se passer de «voir» les événements et tenter d’obtenir des informations précises ou de contexte.

Au final, j’ai la prétention et l’immodestie de dire que le service rendu à nos lecteurs, sur le web et sur papier, a été d’excellente qualité, ce qui s’est vérifié dans les chiffres de consultation du site (850 000 pages vues, 190 000 visiteurs uniques), dans la vente au numéro (les DNA étaient indisponibles dans beaucoup de kiosques strasbourgeois dès 10h du matin mais on a pas encore de chiffres validés) et dans les commentaires que nous avons reçus.

Mais surtout ces quelques jours d’intense actualité ont permis de démontrer qu’un média peut être global et ne perdre aucun lecteur, qu’un même média peut publier la même information plusieurs fois et ne perdre aucun abonné, pour autant que cette information atteigne sa cible au bon moment (la brève en temps réel, les infos de la journée, le récapitulatif des événements de la veille et les réactions, etc.)… Bref, qu’une seule rédaction peut produire de l’information pour des formes de publication différentes, sans se cannibaliser bien au contraire, en bénéficiant de ces traitements différents.

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