Imaginez un journal quotidien local où tous les journalistes seraient des « mojos » (mobiles journalists), ces reporters de terrain d’un nouveau genre, prêts à capter l’info sous toutes ses formes et capables de la traiter en vidéo, en texte ou en sonore selon son intérêt. Dans dix ans peut-être ? Eh bien non, Le Télégramme, quotidien breton et groupe indépendant, vient de lancer cette révolution dans sa rédaction, une première dans la presse quotidienne régionale (PQR) française.
« Ce fût long », admet Anne Lessard, journaliste du quotidien et coordinatrice de l’édition numérique mais depuis deux semaines le résultat est là : la rédaction du quotidien est devenue officiellement « bi-média », c’est-à-dire capable de fournir des contenus pour le papier ET pour le web, partout, tout le temps, selon les besoins. Impliqué depuis 2002 dans une stratégie agressive de captation d’audience sur le net, le quotidien a réussi à éviter l’écueil de la division de sa rédaction (une pour le web, une pour le print) composée de 220 journalistes pour trois départements.
Tous les reporters de terrain, c’est-à-dire tous les journalistes hormis la hiérarchie et les secrétaires de rédaction, ont reçu un téléphone Nokia N95 capable de prendre des photos correctes et de capter une vidéo. « Ce matériel est dédié à capter l’imprévu, l’urgent, précise Anne Lessard, et de l’envoyer rapidement par email à l’édition du web pour être publié immédiatement. Ainsi, la vidéo la plus regardée sur notre site actuellement est celle d’un 4×4 en train d’être désensablé, elle a été captée par un de ces téléphones. Elle dure 30 secondes, ne nous a demandé ni montage ni enquête… » Anne Lessard qualifie ces sujets de « bruts de pomme », probablement une expression locale mais l’idée est là : le web est le rendez-vous pour l’info immédiate, brute, primaire pourrait-on dire et le print l’endroit pour l’information contextualisée, recentrée, analysée.
« Bon, on en est pas encore là, » admet Anne Lessard. Mais tous les journalistes de terrain ont ou vont être formés à la vidéo, chacune des agences du quotidien a reçu une caméra numérique HD, les agences les plus importantes en ont reçu deux et un journaliste reporter d’images (JRI) spécialisé est disponible pour capter les événements les plus importants. « Pour l’instant, on demande aux journalistes de nous envoyer les sujets bruts de pomme, explique Anne Lessard. Ils sont montés par les « référents web », un par département. »
Convertir des journalistes de PQR en « mojos » n’a pas été facile. « Il y a eu beaucoup de résistance, se souvient Anne Lessard. On me répondait qu’il ne serait pas possible de prendre stylos, appareil photo et caméras à chaque déplacement, que le temps manquerait, etc. Mais aujourd’hui, avec seulement 30% des journalistes formés à la vidéo, notre principal problème est de savoir comment traiter ce flux d’images qui nous arrive ! Et des collègues qui me certifiaient il y a un an « la vidéo, moi jamais ! » sont aujourd’hui les principaux contributeurs… »
Quel est le secret ? D’abord, pas de précipitation. « La vidéo, à condition que le sujet la justifie, précise Anne Lessard. On a bien précisé aux collègues qu’ils n’auraient pas à fournir une vidéo par jour ou par semaine. Tout dépend de l’actualité. » Puis une réalité : « Nos colonnes sont pleines, le nombre de pages tend à baisser, les coûts du papier augmentent… Il a fallu expliquer aux reporters qu’il s’agissait d’une autre manière de travailler et qu’ils y gagneraient en qualité de leur pratique professionnelle. » Tous les journalistes concernés recevront une solide formation vidéo. Mais surtout, l’instauration de ces nouvelles tâches a donné lieu à un accord avec les syndicats signé en décembre 2008: pas d’augmentation de salaire mais la création de quatre postes de journalistes chargés du web. Et les localiers pourront se détacher d’une partie de leur travail, l’agenda notamment, qui sera repris dans une forme plus exploitable sur le web.
Voilà. Le Télégramme montre la voie pour toute la PQR, actuellement en majeure partie engoncée dans des stratégies divergentes, arcboutée sur des arguties de statuts, incapable de produire des contenus en adéquation avec ses nouveaux lecteurs ou paralysée par des mouvements de capitaux aux issues incertaines. Depuis 2004, la diffusion du Télégramme progresse, un cas unique dans la PQR. Et dans quelques mois, les journalistes du Télégramme seront les seuls journalistes locaux de France capables de diffuser rapidement des informations en ligne dans tous les formats, un avantage intellectuel et industriel qui fera du média letelegramme.com la première source d’information pour toute la Bretagne de l’ouest, quelque soit l’événement. Vu de l’autre côté de l’Hexagone, ça donne envie.
* Et merci à Didier Wampas pour le titre.









