Ne nous emmêlons pas les doigts avec le multimédia

Plus les technologies de publication progressent, plus les mentalités évoluent, et plus les journalistes font preuve d’audace dans leurs reportages multimédias. Les lecteurs de ce blog connaissent déjà MediaStorm et Flyp, les diaporamas de MediaPart, il y a Dipity qui permet de publier des lignes temporelles, Vuvox, qui permet de réaliser des collages multimédias, comme ce reportage au bout de la chaîne de recyclage des composants électroniques en Chine, Picasa, Flickr, et d’autres plates-formes sont utilisées par les mêmes reporters en Haïti… Le but étant à chaque fois de s’extraire des contraintes linéaires de publication, moules hérités du papier ou de la télé, pour permettre au lecteur d’être actif pendant sa consommation de l’info, et lui offrir de nombreuses clés de contextualisation, à portée de clic, tout en utilisant meilleur média disponible selon l’information à transmettre. C’est ça l’avenir du journalisme en ligne de qualité, c’est la force de ce média protéiforme.

Le webreportage a été poussé très loin par une agence de production de contenu multimédia, HonkyTonk, dans cette aventure dans les mines de charbon de Chine, la source principale d’énergie pour l’usine de la planète, publiée sur LeMonde.fr. Si vous n’avez pas encore vu ce reportage, courrez-y, mettez le son à fond, le plein écran et asseyez-vous confortablement. Puis revenez ici, j’ai deux-trois trucs à vous dire.

Interlude.

Alors vous voilà de retour, vous avez été emmené dans les noires vallées de Chine. Vous avez posé des questions plus ou moins gênantes et vous avez probablement rencontré à plusieurs reprises un responsable du Parti communiste chinois, vous invitant à retourner à Pékin. Mais comme vous êtes un vrai journaliste, du genre de ceux qui en ont, vous ne vous êtes pas laissé faire et, n’écoutant que votre courage, inspiré par Albert Londres, vous avez recueilli la vraie parole des mineurs du fond.

Sauf que… ce voyage de journaliste n’a jamais eu lieu. Comme les auteurs l’expliquent dans une interview publiée dans Le Monde, ils ne se sont pas faits arrêter par les autorités chinoises, les voix qu’on entend ne sont pas celles des personnes que l’on voit sur les photos, et ils ont dû prendre des libertés avec les faits pour construire leur histoire. Les auteurs affirment dans l’interview qu’il y a un « avertissement » au départ, je ne l’ai pas vu (mais j’étais probablement trop occupé à savourer les superbes photos et à déguster l’exceptionnel environnement sonore).

Il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail de Samuel Bollendorff et d’Arnaud Dressen. Mais en le publiant sur le site du journal Le Monde, les auteurs ont commis une faute : celle de vouloir faire passer un travail documentaire scénarisé pour un travail de journaliste. Et c’est là que ça me dérange.

Parce que ce genre de libertés prises avec la réalité, c’est la signature d’un certain journalisme de télévision, celui qui préfère s’appuyer sur l’émotion, l’image, le sensationnalisme, prêt à occulter une partie des faits s’ils perturbent la trame générale… C’est un genre de journalisme trop largement dominant à la télévision et dont les internautes, quand ils cherchent à s’informer sur le net, veulent s’affranchir.

Mais alors qu’il existe des raisons objectives et techniques aux choix faits par les journalistes de télévision (le temps nécessaire pour diffuser les infos par exemple, il n’y a qu’un seul canal, l’image et le son), les journalistes sur le web n’ont pas ces excuses. Ils doivent être aussi précis que des journalistes de presse écrite, tout en produisant des contenus aussi sexy que ceux des journalistes télé. Les modes d’expression multimédias sont fantastiques et augurent d’un futur du journalisme brillant mais quitte à passer pour un grincheux, je pense qu’il convient de prendre garde, dès à présent, à ce que les possibilités techniques n’entrainent par les journalistes vers les mêmes dérives que celles qui ont conduit trop de gens à se méfier des journalistes.

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