Et ma valeur, elle compte pour du beurre ?

On en parlait ici-même il y a quelques jours, la pub ne permet pas de financer un site éditorial. Frédéric Filloux, un ancien de Libé et de 20 minutes, en fournit une brutale confirmation dans son dernier post sur Monday Note. Il a fait les comptes : « En migrant du print vers le web, les médias perdront 100€ pour gagner 8€. »

Un journaliste (tout compris), c’est 60 000 € par an,
Un site éditorial quotidien, c’est en gros 830 000 € par mois,
Un visiteur unique génère en pub entre 0,10 € et 0,25 € (s’il est bien vendu),

Donc il faut au minimum 8,3 millions de visiteurs uniques (mVU) pour financer un site éditorial quotidien.

Puis Frédéric Filloux regarde alors les audiences des sites éditoriaux « pure web » majeurs :

- The Huffington Post: entre 4 mVU et 6 mVU
- Slate.com: <3 mVU
- Tech Crunch: 3,2 mVU
- The Drudge Report: 3 mVU
- J’ajoute Rue89: < 1 mVU

Et chez les sites qui profitent de la production d’une rédaction ancienne et d’une marque établie :

- New York Times online: 21 mVU
- USA Today : 11 mVU
- WashingtonPost.com: 9 mVU
- LeFigaro.fr: 4.2 mVU
- LeMonde.fr: 3.5mVU

Il conclue: « Nous sommes encore loin d’un équilibre. »

Ça fait froid dans le dos, mais il y a pire. Car on pourrait se dire, puisque la publicité n’a pas les reins assez solides pour soutenir la presse en ligne, qu’on s’en passe et vendons notre information directement à nos lecteurs. Eh bien non, car comme l’a remarqué Jeff Mignon, « la presse traverse une crise profonde de valeur. »

« La valeur de l’information proposée par les médias est de moins en moins perçue par les consommateurs. Et qui ne perçoit pas de la valeur dans un produit/service ne paye pas pour, ou paye moins (valeur d’échange). (…) La presse traverse une crise de valeur sans précédent. Sans un questionnement profond sur cette problématique fondamentale de tout produit et service, elle ne sortira pas de la crise dans laquelle elle s’enfonce. »

Bref, on est coincés. Les deux piliers de recettes soutenant les journaux se désagrègent lorsqu’ils sont mis en œuvre pour l’édition en ligne. Et même si les coûts d’une publication sur le web sont allégés, il faut quand même bien payer les journalistes (et pas avec des miettes svp) et la bande passante. Et puisque les lecteurs considèrent désormais comme incongrue l’idée de payer leur information, et que la publicité ne rapporte que des centimes, les journaux ne devraient pas tarder à disparaître. Ce qui, selon Narvic, ne serait pas grave.

Eh bien j’ai l’honneur d’être en désaccord avec ces conclusions. Si, c’est grave si les médias disparaissent avec leurs journalistes. Je vais encore avoir l’air de plaider pour ma profession, mais le modèle selon lequel l’information ne pourrait être produite par une batterie de spécialistes, chacun sur leurs médias ou blogs, puis agrégée afin d’être redistribuée au compte-goutte auprès d’une audience large mais protéiforme ne me parait toujours pas crédible. J’ai la tête dure.

S’informer ainsi peut être séduisant intellectuellement, on peut s’y plaire en butinant ça et là mais l’exercice demande beaucoup de temps… Pour beaucoup, ce travail est réalisé dans le cadre professionnel déjà. Produire le même effort au quotidien juste pour son information générale, qui demeure du domaine du loisir, du luxe, me parait insensé. On demandera encore longtemps aux journalistes de sélectionner ce qui, selon eux, s’est passé de plus important en France, dans le monde ou dans la construction mécanique ou l’élevage des ovins…

« Cover what you do best, link to the rest » (Publiez ce que vous faites de mieux, pointez vers le reste) dit Jeff Jarvis, également grand prédicateur de la fin des médias. Ok, mais à condition que ça ne se transforme pas en « Ne publiez que ce que personne d’autre ne publiera de toutes façons et contentez-vous de la production d’autres pour le reste ». Je pense, comme Eric Mettout (ici), que l’une des vertus du journaliste est de n’être le meilleur sur rien, mais moyen en tout, de pouvoir s’adresser aux meilleurs et d’en tirer une information utilisable par tous. Ça n’a l’air de rien, c’est pour ça d’ailleurs que tout le monde pense pouvoir le faire, mais croyez-moi, c’est un vrai métier.

Ceux qui prônent ce modèle d’informations « self service » oublient trop souvent que la valeur ajoutée d’un journaliste sur une information existe, parfois juste dans la sélection de cette information.

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