On a dû merder* quelque part…

Vous le savez, ici, on défend plutôt le point de vue des journalistes (de base) dans le grand maëlstorm qui bouleverse l’univers médiatique. En très résumée, mon opinion est que les journalistes, ceux qui ont encore la foi dans leur métier, font ce qu’ils peuvent pour informer et sont bien conscients des manques de leurs pratiques mais les forces centrifuges qui éloignent les médias de leurs audiences les dépassent, dans tous les sens du terme.

Pourtant, peut-on exonérer les journalistes d’une part de responsabilité dans les ratages successifs qui vaut aujourd’hui aux journaux d’être des produits obsolètes ? Non, évidemment. Et c’est l’infâme Jeff Jarvis qui invite les journalistes à se regarder le nombril à l’occasion d’une plainte d’une partie des journalistes du LA Times contre leur patron Sam Zell, qu’ils accusent d’imprudence dans la gestion des affaires du groupe.

« Les problèmes du LA Times –et d’autres- ont été causés par des décennies de gestion égocentrée, complaisamment ignorante, des problèmes du papier », écrit Jeff Jarvis qui ne se fait pas que des amis dans ce post, avant de pointer ce qui, selon lui, a péché (traduction approximative).

Quand il s’est agi de transformer le LA Times en journal national, voire international, au détriment de l’information locale, avez-vous protesté ? Non, ces bureaux étaient les vôtres.
Quand les journaux n’étaient plus qu’un gâchis de papier et d’encre, rasoir pour ses lecteurs, connivents entre eux, forçant les lecteurs à fuir vers la télévision, est-ce que vous avez pris vos stylos pour couper vos textes et les renforcer ? Non.
Quand le papier n’a même pas réussi à rendre compte de l’actualité industrielle de sa propre ville d’origine, est-ce que vous vous êtes proposé pour remplir le vide ? Non.
Quand l’Internet est arrive, est-ce que vous tous –et chacun de vous, en tant que journaliste malin et responsable- avez bondi pour être formé à la vidéo et au son ? Est-ce que vous vous êtes donné de nouvelles habitudes de travail, en collaboration avec une vaste communauté de blogueurs voulant s’impliquer dans le journalisme local ? Pas à ce que j’ai vu.
Quand le marché des liens (link economy) est arrivée, permettant aux journaux de gagner en efficacité en économisant des ressources sur les informations générales pour les concentrer sur leur vraie mission –locale-, est-ce que vous avez saisie cette opportunité par les cornes ? Non.
Et lorsque la direction du Tribune (maison mère du LA Times) n’a pas investi suffisamment pour proposer de nouveaux produits en ligne afin d’attirer l’audience vers le web, est-ce que vous avez protesté ? Est-ce que vous avez porté plainte ? Non.

Waw. Et prend-ça dans ta face le journaliste !

Pour autant, tout cela est vrai. Les journalistes restent désespérément silencieux devant la désagrégation de leur métier. Il y a plusieurs raisons à ce silence, aucune excusable, aucune impardonnable. D’abord, on ne leur demande pas leur avis. Puis, après avoir constaté l’incapacité de leurs dirigeants à se remettre en question, beaucoup  de collègues adoptent la technique « cubaine », à savoir faire le dos rond en attendant que les caciques qui détiennent encore tous les pouvoirs s’en aillent. Mais aussi, hélas il faut bien le dire, beaucoup de journalistes s’en foutent et après avoir calculé un rapport entre le temps qu’il leur reste avant la retraite et l’investissement que repenser leur métier peut demander, choisissent de ne rien faire.

Il n’y a pas de fatalité. Le journalisme a de l’avenir (les journaux, c’est moins sûr). Mais les chaînes de décisions dans les journaux sont si rigides, les mentalités si étriquées et les problèmes financiers déjà tellement nombreux que j’ai bien peur qu’il faudra aller au bout du désastre avant qu’une véritable alternative ne voit le jour.

(*) Je dis « merder » si je veux. Ça fait partie des avantages d’avoir son propre blog. Par ailleurs, j’ai pas de meilleure traduction pour « fucked up » :-)

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