Certains journalistes se souviennent peut-être de l’appréhension qu’ils avaient eue en 1998 lorsque Yahoo! News s’était mis à diffuser les dépêches AFP sur une seule et même page ? « Voilà que nous perdons l’accès exclusif aux dépêches d’agence » avaient-ils remarqué. Puis en 2001, Google News s’est mis à agréger non seulement les dépêches, mais également les articles publiés par les médias, quelque soient leurs formats. « Eh mais qui va acheter mon journal ? » s’étaient légitimement questionnés les journalistes d’alors… L’AFP a tenté quelques procédures… avant de choisir un partenariat avec la firme américaine.
Mais c’était encore la préhistoire de la nouvelle ère médiatique qui se découvre sous nos yeux. Les journalistes n’ont encore rien vu, du moins selon un analyste des médias, Jeff Jarvis, qui s’interroge sur l’idée qu’à l’avenir, les médias puissent laisser à Google le soin d’être leur éditeur principal. Narvic, que l’idée séduit, a révélé cette analyse, reprise également ici et ici.
Selon Jeff Jarvis, les médias se trompent lorsqu’ils assument eux-mêmes la diffusion de l’information qu’ils produisent. Ils dépensent des sommes bien trop importantes en coûts techniques (impression, diffusion, réalisation d’un site web interactif, etc) pour un résultat qui de toutes façons, ne sera jamais à la hauteur de ce que permet Google. La seule raison qui poussent les médias à agir ainsi, c’est l’égo, une volonté aussi archaà¯que que dérisoire de vouloir exercer un contrôle sur leur audience. Pour l’analyste, les médias doivent se consacrer à ce qu’ils savent faire de mieux : du journalisme.
Jeff Jarvis cite même l’analyse de Bob Wyman, un responsable technique de Google, qui lui explique qu’après tout, « le site d’un journal n’est qu’une version compliquée de Blogger.com. Et si Google peut héberger les journalistes-citoyens, ils peuvent héberger tout autant les journaux. ça générera surement plus de revenus que les photos de chats ! »
C’est dans l’air du temps depuis un moment. De plus en plus, les médias « occupent l’espace » sur des sujets ou des zones géographiques, l’idée étant d’être dans les premières lignes des résultats de Google sur tel ou tel mot-clé. C’est également ce qui sous-tend la « stratégie de la coupe Mulet » (court devant, long derrière, aka des infos « premium » de journalistes en avant, des tonnes d’infos plus ou moins sûres en arrière-plan). Je vois d’ici l’avenir des DNA : occuper (mais à fond hein !) le tag « Alsace » dans Google News…
J’aimerais bien dire qu’on n’en est pas encore là , que les sites des titres restent importants, notamment aux yeux de ceux qui apportent un certain crédit à telle ou telle enseigne… Mais je ne suis sûr de rien. Surtout, je ne peux m’empêcher de regarder comment la génération digitale s’informe : par alertes, sur leurs mobiles, leurs emails ou leurs pages d’accueil à partir de mots-clés qu’ils ont eux-mêmes choisis. Une rapide revue de presse délivrée par la radio ou par un agrégateur afin de ne pas être coupé de l’actualité et basta.
Alors évidemment, tous ceux qui se gaussent de cette déconfiture des médias à longueur de blogs ont beau jeu de continuer à se gondoler, et on pourra en remettre une couche sur la confusion entre blogueurs et journalistes, les productions des uns et des autres étant du coup, publiées sur un pied d’égalité par un Google impartial…
Je vais quand même faire mon journaliste-corporatiste ronchond… Pour moi, si cette analyse venait à se confirmer, tout le monde y perdra. Je suis attaché, moi, à une présentation de l’information, à une hiérarchisation, à un choix, un tri… C’est ce qui donne un « sens » à l’information, un « sens » qui nous fait à tous cruellement défaut. Est-ce parce que je suis journaliste ? J’espère que non…