C’est officiel depuis quelques jours, Le Monde supprime 130 postes dont 86 journalistes. Une cure d’amaigrissement sévère, afin que le groupe de presse puisse présenter un profil plus acceptable auprès d’éventuels investisseurs : en 2007, le groupe a perdu 15,6 millions d’euros.
Voilà où on en est. On parle bien du Monde, le quotidien de référence français, le phare du journalisme hexagonal, le point de départ de l’actualité nationale. Demain, la roue médiatique continuera de tourner avec 86 journalistes de moins et qui le remarquera ? Finalement, qui va remarquer que Le Monde ira moins loin, sera moins précis ? Ça intéresse qui Le Monde aujourd’hui ? Jusqu’où peut-on aller dans l’anorexie de l’information, à l’échelle d’un pays comme la France ?
Parce que bien entendu, les raisons de cette crise ne manquent pas et notamment, les investissements dithyrambiques de l’équipe précédente peuvent en expliquer une bonne partie. Pour le New Yorker, les journaux papiers sont de toute façon en train de mourir, victimes d’un changement des habitudes des lecteurs, d’une défiance croissante envers les médias et d’une fuite des annonceurs… L’article fait état d’un livre prophétisant la livraison du dernier journal papier en 2043.
Alors Le Monde va-t-il disparaître ? Est-ce que le journal de référence serait une espèce de Titanic médiatique, qui n’aurait pas viré de bord suffisamment tôt devant l’iceberg Internet ? Peut-être va-t-il couler mais finalement, est-ce le plus important ? Non, le plus important est que cette annonce préfigure d’un avenir médiatique bien sombre à mes yeux, un avenir où une information publiée ici ou là en vaudra une autre publiée ailleurs sur l’Internet et où les quelques journalistes survivants s’attacheront à s’assurer que ce qu’ils relaient sur leurs sites ne leur vaudra pas un procès.
On en finit pas d’enterrer le journalisme, depuis qu’on a décidé qu’une information en provenance d’une communauté en valait bien une autre dénichée par un journaliste. Ainsi se construit le modèle économique du média de demain : des titres en couverture fournis par un minimum de journalistes, et derrière un torrent d’articles produits par une communauté qu’on s’attache à fidéliser (on parle de Mullet Strategy, voir l’article de l’AFP Media Watch).
Moi je veux bien mais je distingue au moins deux effets pervers qui nous attendent au bas de cette pente glissante. D’abord, un système médiatique a besoin de références. En France, Le Monde en est une et toute la chaîne de l’information en dépend. S’il s’efface demain, qui va reprendre ce rôle ? Certainement pas les titres de l’Internet avec leur économie entièrement dépendante de la publicité. Sans référence pour se jauger, l’information n’a aucune valeur et sans valeur, je vois mal comment elle pourrait intéresser quiconque.
Ensuite, les communautés ne sont pas extensibles. Le Monde a bien quelques blogs, mais les rares existants encore sont ceux… de ses journalistes et correspondants, Rue89 rame pour récolter des contributions issues de sa communauté… Alors qu’on s’échine dans la presse papier à créer des pages attractives pour tenter d’attraper les quelques minutes que veulent bien (soit disant) accorder les gens à la lecture, il semblerait que sur l’Internet, ces mêmes gens soient non seulement plus disponibles mais en plus, prêts à écrire et contribuer, et ce en faveur de plusieurs titres ? Quand ça exactement, entre le coucher du petit dernier et le brossage des dents ?
J’ai bien peur qu’à ce rythme, on aille rapidement vers la réalisation d’un monde médiatique sans journaliste (ou tous journalistes, c’est pareil). En attendant, la communauté des lecteurs vient de s’enrichir de 86 contributeurs potentiels…









