Tout couvrir, ne rien choisir…

S’il y a bien une peur du responsable d’une rédaction, c’est la peur du « ratage ». Alors ça, le ratage, c’est grave. Ça veut dire que votre équipe n’a pas vu, n’était pas au courant d’une information quelconque et que la concurrence, elle, a publié cette information, mettant ainsi à mal la réputation d’infaillibilité du journal. Lorsqu’un ratage est constaté, le chef de service responsable n’en mène pas large à la conférence de rédaction. Devant le regard sévère du rédacteur en chef et de ses collègues, il ne peut que se confondre en excuses, promettre de rattraper le coup, remédier à la situation, etc.

Terrorisé par cette angoisse quotidienne, le responsable met la pression sur ses journalistes : une remise de médailles chez le Préfet ? « Allons-y, la concurrence y est peut-être. » Une école débute une nouvelle manière d’organiser le temps de ses élèves ? « La publication ne peut pas attendre demain, desfois que la concurrence ait l’info. »

Et toujours pour parer au ratage, le responsable s’assure que son service n’oublie aucun sujet, ne trappe aucune information, il érige en dogme professionnel l’exigence d’une exhaustivité absolue du traitement de l’actualité de son secteur.

L’effet de cette politique éditoriale est sans appel : le journal est plein à craquer d’informations de second ordre. Les bonnes infos, nouvelles et intéressantes pour tous, sont noyées dans la masse. Le journal entier n’est qu’une collection grise de textes d’où toute hiérarchie est absente. Combien de journaux, surtout dans la presse quotidienne régionale, sont ainsi conçus ? Combien de journaux ennuient leurs lecteurs ? Beaucoup trop.

L’exhaustivité, ça n’a rien à voir avec le journalisme. Bien au contraire, le journalisme, c’est savoir faire des choix : relever une petite info qui a son importance, minimiser la pompe républicaine, savoir dire « non » aux différents acteurs locaux, élus ou puissants de tous ordres… Assumer le rôle de son journal dans la société, à savoir permettre aux sans-voix d’être entendus, révéler ce qui aurait dû rester caché, démaquiller le discours des institutions…

Évidemment, faire des choix est difficile. C’est souvent là où le journalisme s’arrête en France.

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