Les premiers signes de l’ère Sarkozie sont décidément évocateurs. Dans la même semaine, les observateurs des médias ont été les témoins de deux événements majeurs : « Le Canard » perquisitionné et le « Journal du Dimanche » censuré. Une victoire du journalisme indépendant et une défaite. Qu’en est-il exactement ?
Les juges enquêtant sur l’affaire Clearstream cherchaient dans les locaux du « Canard enchaîné » la trace d’un fax que leur aurait envoyé l’avocat de Sarkozy. Rendu toutes sirènes hurlantes rue Saint-Honoré, le magistrat instructeur, pourtant pourvu des autorisations légales nécessaires, s’est vu refuser l’entrée. Les journalistes du « Canard » lui ayant répondu que puisqu’il cherchait l’origine de leurs sources, ils n’ouvriraient pas leur porte. Splendide ! C’est le « Canard », ils sont indépendants, ils peuvent protéger leurs sources, quand bien même des policiers campent sous leurs fenêtres. Le juge est reparti bredouille, espérons qu’on ne l’y reprendra plus car plusieurs expériences récentes de magistrats en visite dans les rédactions n’ont pas connu de fins si heureuses…
Quelques jours plus tard, le « Journal du Dimanche » apprend que Cécilia n’a pas voté Sarkozy. Scoop ! Mais le directeur de la rédaction flaire les ennuis. Il insiste pour que les journalistes obtiennent un commentaire de Cécilia. Ces derniers appellent l’entourage sarkozien et reçoivent en retour un appel de… Arnaud Lagardère. L’actionnaire principal du JDD précise à son directeur de la rédaction que cette information est « personnelle et très privée ». Ben tiens bien sûr, la future première dame de France qui ne vote pas pour son mari, c’est évidemment une information qui ne regarde pas les Français… Misère du journalisme : l’argument tient, l’article est retiré.
Ces deux évènements mis en parallèle pourraient faire croire qu’il existe dans notre pays une presse libre et une aux ordres, aux Français de choisir la bonne. Mais il n’en est rien. En France, nous n’avons plus qu’une presse obéissante, quand elle n’est pas carrément noyautée (voir l’épisode Myriam Lévy / Catherine Pégard), et ce ne sont pas les gesticulations de dernière minute au Monde qui changeront quoique ce soit. Chaque directeur de rédaction semble avoir été minutieusement choisi pour s’assurer qu’il ne viendra pas troubler la quiétude générale, qu’il pourra protéger la tranquillité de ces chefs si d’aventure un journaliste plus malin que les autres viendrait à la menacer. Chaque jour, la liste des médias suspects de connivence ou de silence s’allonge. Jusqu’à quand la démocratie française pourra-t-elle le supporter ? Se rend-t-elle seulement compte du verrouillage croissant des médias ? Dans ce contexte, la magistrale victoire du « Canard enchaîné » pour la liberté de la presse n’est malheureusement qu’un épiphénomène.