Le vote contraint

Choisir. C’est toute la beauté et toute la noblesse de la démocratie. Et pourtant, qui a pu choisir dimanche, lors du premier tour de l’élection présidentielle ? Les sarkozystes bien sûr. Ceux qui gobent les discours sur la France au travail, l’identité nationale… Ceux là se sont dirigés confiants vers leur bureau de vote, et ont mis heureux un bulletin Nicolas Sarkozy dans l’urne, satisfaits de pouvoir enfin voter pour un « homme d’action » comme ils disent.

Mais les autres ? Pour le reste du spectre politique, l’exercice du choix a été plus douloureux, sous la pression parfois d’une véritable contrainte morale. A la gauche de la gauche, traumatisés par l’irruption de Le Pen au 2ème tour en 2002, bien des électeurs ont dû s’infliger un acte de contrition pour voter Royal. Ah ! La moustache de Bové et ses discours agréables sur l’autre monde… L’impertinence, les mots justes de Besançenot sur les injustices sociales… Il a fallu y renoncer, sacrifier Bové et Besançenot sur l’autel du vote utile puisque, quand même, il faut un candidat de gauche au 2ème tour.

Les écologistes ont dû passer par la même petite mort. Avec 1,2%, les enjeux de la planète seraient-ils devenus moins prégnants ? Est-ce que Voynet aurait trop refroidi des électeurs pressés de voter contre le réchauffement ? Que non. Mais eux aussi se sont réveillés en sueur dimanche 22 avril après avoir cauchemardé un duel Sarko-Le Pen. Ils ont voté Royal, et se sont promis de s’inscrire à un groupe de conservation des sites naturels.

Sont-ce les socialistes qui ont voté heureux alors ? Non plus. Les discours de Ségolène sur l’identité nationale, sa rigidité sur les questions de société, son incapacité à proposer un programme de gauche clair, ambitieux, innovant et plein d’avenir, ont heurté les socialistes, les bourgeois-bohême et tous les amateurs d’une France généreuse. Avec un large soupir, celui des belles occasions gâchées, ils ont voté Royal. Les plus énervés d’entre eux ont choisi Bayrou. Mais là encore, sans entrain : quand on est de gauche, on ne vote pas facilement pour un démocrate-chrétien.

Plus pervers, le candidat centriste a également reçu les voix des électeurs de droite trop tristes de constater que leur candidat naturel est un monomaniaque ambitieux, prêt à surfer sur la peur et les angoisses pour parvenir à ses fins, aux projets si effrayants qu’ils seraient ridicules s’ils n’étaient si réels. Pour eux aussi, le parcours vers l’isoloir s’est fait à reculons.

C’est donc bien l’un des paradoxe de cette élection. Jamais autant d’électeurs ne se sont déplacés au cours de la V ème République lors d’une élection présidentielle et pourtant, jamais autant d’électeurs n’ont été obligés de renier leurs opinion, de voter à contre-cœur, de conformer leur bulletin aux réalités politiques. Et pourtant, choisir, c’est tout la beauté et toute la noblesse de la démocratie.

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