Bayrou et Frankenstein

Je dois reconnaitre que j’approuve profondément l’émergence d’un centre en France. Trop longtemps supplétif de la droite, le centre, s’il est indépendant, doit avoir pour mission de raisonner les deux grands courants politiques du pays. Il doit empêcher la droite d’être tentée par un nationalisme « gaullien » et la gauche par un socialisme trop irréaliste.

J’y vois surtout la possibilité d’une alliance entre le centre et la gauche afin de gouverner ce pays. Un truc inédit depuis… avant guerre. Car plus que tout, le positionnement de notre société au regard des problèmes économiques du monde, caractérisés par le Marché-Roi et l’imperium financier, me paraît essentiel. Or sur ce terrain, le centre et la gauche me semble pouvoir se mettre d’accord assez facilement afin de freiner les dérives de notre système économique. Bien plus que la droite, trop souvent cynique et pariant sur les vertus théoriques et donc imaginaires du capitalisme, la gauche et le centre me semble respecter la personne humaine avant tout. Enfin cette alliance offre l’avantage de pouvoir gouverner notre pays durablement. C’est le plus important pour moi. Durer. Inscrire une politique sur 10 ou 15 ans. Pas seulement gagner cette élection mais aussi la suivante, puis celle d’après.
Ainsi, je ne le cache pas, je suis assez favorable à  la démarche de François Bayrou.

Pourtant quelque chose me gêne dans le phénomène qu’il représente. Un peu comme en 1995 avec la candidature Chirac, j’ai le sentiment d’assister à  un emballement irraisonné, à  une sorte de rêve collectif, d’engouement de masse. Exactement comme lorsque le non l’a emporté en 2005 lors du référendum sur le traité constitutionnel dans un climat de joyeuse remise en cause de l’Europe. A cette époque, envisager les conséquences pourtant très prévisibles du non français n’était pas possible pour nombre de citoyens. « Nous allons inventer une autre Europe, plus juste… » entendait-on. Aussi bien pour Chirac que pour le TCE, le choc est rude pour certains, une fois passée la fête électorale. La déception est toujours au rendez-vous. Chirac n’a pas réduit la fracture sociale et cela prendra beaucoup de temps et demandera beaucoup d’efforts de donner à  l’Europe un tour plus social.

L’atmosphère d’un scrutin me paraît toujours dangereuse. L’intuition du moment ou le thème à  la mode confisque souvent le choix pourtant crucial que doivent faire les électeurs. Il y a trop d’irrationnel là  dedans. Il faut absolument rester lucide.
De mon côté, si j’essaie de rester lucide, je dois constater que quelque chose cloche dans la candidature Bayrou. Mais quoi ? Les électeurs sont mécontents des partis de gouvernement. C’est l’évidence. Mais est-ce une raison pour confier la barre du navire à  un homme dont la révélation centriste est si récente ? Ce choix important n’est-il pas trop rapide ? Ne risque-t-il pas d’être dépassé par son propre succès à  la manière du Docteur Frankenstein ?

Gouverner est une affaire si délicate, qu’il semble périlleux de confier cette mission à  un leader d’une formation au positionnement incertain, à  la tête d’une poignée de députés et de sénateurs de ce pays et au projet politique très, voire trop ambitieux.

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