Il n’a pas eu besoin d’élever la voix, malgré le bruit de la rue. La force de son message a suffi à faire taire les voitures et les conversations et à m’arrêter : « auriez-vous un euro ou deux s’il vous plait ? »
Pourquoi est-ce que cette simple demande, que je rejette souvent, m’a touché cette fois là ? Pourquoi lui ai-je donné les quelques pièces qui restaient dans ma poche ? Il devait avoir le même âge que moi, autour de la trentaine ou même pas, assis en tailleur sur le trottoir, des yeux clairs, le teint pâle, quelques couches de vêtements gris sur lui et autant de capuches.
« Auriez-vous un euro ou deux s’il vous plait ? »
Quelques secondes, une éternité, pendant lesquelles j’ai tourné la tête vers lui alors qu’il plantait ses yeux dans les miens. Pour lui, c’était déjà une victoire. Il avait réussi à m’arrêter, à attirer mon attention. J’étais prisonnier, rendu incapable de bouger par ma propre culpabilité.
Quelques secondes, une éternité, pendant lesquelles j’ai frénétiquement cherché dans ma poche de quoi stopper ce cauchemard, quel qu’en soit le prix. Je ne me souviens plus combien je lui ai donné, sûrement un ou deux euros. Que pouvais-je faire d’autre ? Il ne voulait pas parler, il n’avait que faire de mes considérations hypocrites sur le chômage des jeunes et encore moins de mes conseils sur les logements pour démunis.
« Auriez-vous un euro ou deux, s’il vous plait ? »
Combien de fois a-t-il pu répéter cette phrase pour finir par lui donner cette force brute, capable d’arrêter les gens dans la rue ? Il a sûrement dû hésiter, penser qu’ajouter un « monsieur » ou un « madame » avant personnaliserait la demande, s’interroger sur la pertinence du « s’il vous plait », n’était-ce pas trop long ?
Aujourd’hui encore, je pense à cet homme. Et à la violence de son message. Le volume et le ton de sa voix ont trahi le déchirement qu’il s’inflige à chaque fois qu’il énonce sa demande. C’est peut-être cette souffrance qui a réussi à m’arrêter. Combien de temps avant que je ne m’habitue ?