Oyez !!! Oyez !!! Le Monde, journal de référence, daigne s’intéresser céans au sort des miséreux (de l’info) que sont les journalistes du web. Or donc, il a été loisible à Sa Seigneurie Xavier Ternisien d’ouïr les complaintes et les doléances de ces confrères, que les revers de la providence ont tenu éloignés des devoirs et mérites d’ordinaire réservés à cette noble profession. Oncques ne vit situation plus précaire, Sa Seigneurie en a été émue et a publié un libelle intitulé « Les forçats de l’info« .
«Alignés devant leurs écrans comme des poulets en batterie», «blafards», recopiant des dépêches sans les vérifier, tellement vite qu’ils mélangent parfois les sujets… La description des journalistes du web par Xavier Ternisien à l’issue de son enquête dans les rédaction web de France laisse peu de doutes sur les conditions de travail de ces journalistes, souvent jeunes, souvent en contrats précaires et souvent mal considérés par le reste de la profession.
Le papier rappelle évidemment l’enquête de Télérama, « Les OS de l’info« , à peu près sur le même sujet et tout ceci décrit une réalité décrite par Bernard Poulet dans son livre « La fin des journaux» (Gallimard), lequel avait également utilisé la même expression pour parler d’une profession qui « traite» l’information mais d’où le « journalisme» , à savoir la recherche des informations, leur vérification, leur rendu, etc. serait absent.
Bon, le papier de Ternisien a fait beaucoup de bruit dans la (petite) sphère des journalistes web, qui a répondu notamment par deux chroniques en réplique: « Non, sur le net, les journalistes ne sont pas tous des forçats» de Arnaud Aubron, chez Rue89 et « Et mon cul (posé à côté du téléscripteur), c’est du poulet Xavier ?» (j’adore le titre) de Eric Mettout, red’chef de L’Express.fr.
Je m’apprête à ajouter mon grain de sel et donc autant l’avouer tout de suite, moi, journaliste web (mais affranchi, je suis payé autant qu’un collègue du papier), je suis plutôt d’accord avec le constat dressé par Ternisien. Et si je comprends les réactions d’Arnaud Aubron et d’Eric Mettout, je les trouve mal dirigées.
Je m’explique. Que dit Ternisien ? Que sur le web, en majorité, les rédactions fonctionnent à minima, avec des journalistes sous-payés et du travail bâclé. Alors certes, à Rue89 (et MediaPart, @SI…), ce n’est pas le cas. Leurs journalistes produisent leurs propres enquêtes et ils ont pris le parti en 2005, justement, de ne pas republier les dépêches parce qu’on les trouve partout sur le net. Mais Rue89, MediaPart et consorts, ce sont les Rolls des rédactions web car si on les trouve partout ces fameuses dépêches, c’est bien parce qu’il y a, en grand nombre, des OS de l’info qui les retraitent partout ailleurs en permanence et je suis désolé, mais chers confrères, il faut vous en rendre compte, la grande majorité de l’information publiée sur le net, ce n’est que ça. J’en connais, des collègues, qui démarrent leurs « shift» à 6h une semaine sur deux, d’autres qui font les 3/8, pressés de publier n’importe quoi, du moment que « ça clique» , déconnectés des sujets qu’ils traitent, etc.
Et je suis désolé d’abonder avec Ternisien, mais ces conditions de travail sont propres au web et ont été importées dans notre profession avec l’excuse du multimédia. Ce constat ne date pas d’hier, Cohen et Lévy dans « Notre métier a mal tourné» (Mille et Une Nuits) avaient déjà écrit comment les journalistes du web croisaient leurs homologues du papier mais sans jamais les rencontrer, dans un ballet quotidien où les premiers sortaient les yeux rouges d’une nuit à recracher de l’info tandis que les autres débutaient une journée à essayer de trouver les leurs.
Alors l’ennui avec l’article de Ternisien, c’est qu’écrit par un journaliste du papier, média noble, il peut paraître condescendant envers les journalistes web et tend à accréditer la thèse selon laquelle tout ce qui est publié sur le web ne vaut rien. D’où la réaction épidermique des collègues et une opinion contre laquelle, évidemment, je m’inscris en faux. Le web, c’est formidable d’un point de vue journalistique (je l’explique à longueurs de posts dans ce blog alors j’abrège ici) et probablement la meilleure chance de se réinventer que cette profession n’ait jamais eue depuis Renaudot.
L’ennui, c’est que les possibles de l’Internet, pour l’instant, tout le monde s’en fout et que dans les hiérarchies des grands médias, on s’attache plutôt à « publier plus» qu’à « produire mieux» . D’une part, parce que ça coûte moins cher et que ça rapporte plus (la plupart des sites web sont adossés à l’audience) et d’autre part, parce qu’aux commandes de ces médias, les responsables n’ont bien souvent aucune idée de ce que peut être le journalisme sur l’Internet, voire ils s’en méfient.
Donc oui, Ternisien a raison, les rédactions web, en France, aujourd’hui, c’est globalement l’usine à dépêches et il faut le dénoncer. Mais la relève est prête et cette situation, largement héritée de l’incompétence et d’une inertie professionnelle héritée du passé, va changer. On parlera alors peut-être des « ingénieurs» de l’info et ce sera tant mieux.